Rabbi Abraham Heschel, lumières d'un sage (1)

Ecrit par Maurice Lévy le 14 juin 2011. dans La une, Religions, Vie spirituelle

Rabbi Abraham Heschel, lumières d'un sage (1)


Rabbin Abraham Heschel, Conférence du Professeur Franklin Rausky à la synagogue de La Victoire à Paris le 16 mai 2011


Sa jeunesse en Pologne


Pour A. Heschel, l’engagement du judaïsme n’est pas une théorie mais repose sur le Tikoune – transformation, réparation – du monde, mais aussi perfection, pour parvenir à l’idée d’un monde pacifié, réconcilié, libéré. D’où son engagement majeur dans la pensée et dans l’action.

Il est né en 1907 à Varsovie, alors province de l’empire russe. Les Juifs polonais soit restaient sur place, soit émigraient en Amérique, en Europe, en Israël. Il appartenait à une famille de tradition hassidique…

Heschel se différencie très tôt. Il commence par découvrir le hassidisme dans les livres de son grand-père. Il se différencie de Buber et de Levinas qui relevaient plutôt de tradition pré-hassidique. Mais son père reste un mitnaguev – combattant –, un adversaire du hassidisme. Par contre Eschel se nourrit du hassidisme. Il voit dans le judaïsme comme un accomplissement dans la joie, et pas seulement dans la raison : c’est un judaïsme affectif et pas seulement celui de la connaissance. C’est aussi le judaïsme du vécu. Pour lui il ne s’agit pas seulement de prouver, de démontrer la vérité du judaïsme, mais surtout d’éprouver le judaïsme. Le judaïsme ne se démontre pas, il se vit. Pour lui c’est une aventure existentielle qui se poursuit et c’est seulement à l’intérieur de cette aventure qu’elle se poursuit et peut avoir du sens.

Son père meurt de la grippe en 1916. Il fut élevé par sa mère avec de nombreux frères et sœurs.

Heschel se rend à Varsovie dans une yeshiva, se révolte contre le conformisme, cherche une autre forme de judaïsme, n’est plus le hassid de sa jeunesse, se pose des questions nouvelles, quitte la Pologne, et obtient la smiha, l’ordination rabbinique.

Là commence la période d’interrogation. Quelque chose en lui le porte contre le conformisme, la docilité intellectuelle. Il est à la recherche d’une autre forme de judaïsme. Il va aboutir à la perte de ses illusions. Il n’est plus vraiment un hassid.


Sa maturation en Allemagne


Il quitte la Pologne devenue indépendante. Il s’inscrit à l’Ecole des Hautes Etudes du Judaïsme, célèbre séminaire rabbinique de tradition libérale de Berlin, et suit les cours de grands historiens de la liturgie et de la philosophie juives. Il connaît donc un monde de judaïsme intellectuel ; il en est fasciné. Un jour, il lui arrive de faire Minha, prière de l’après-midi dans une rue de cette ville. Il fréquente l’université de Berlin où il rencontre des intellectuels juifs. Il est ébloui par leur savoir. Il reçoit une ordination libérale, mais n’a jamais exercé de rabbinat. Il devient une personnalité intellectuelle brillante.

En 1933, Hitler prend le pouvoir, les Juifs sont expulsés de l’université, ils sont interdits de théâtre. Ils font un retour au judaïsme, mais non à la culture juive. Il essaie de quitter l’Allemagne avec les heureux qui obtiennent un visa, mais est retenu à la frontière polonaise. Heschel fait un retour au judaïsme, mais ne s’occupe pas de culture juive. Les Juifs continuent à étudier après leur travail, histoire juive, sociologie… Ils font face à leur malheur en retournant au judaïsme.

En 1938, Buber quitte l’Allemagne. Heschel dirigeait la Maison d’Etude de Berlin : il écrivit une biographie de Maïmonide en pleine résistance. Arrêté par la Wehrmacht, il est expulsé en Pologne. Mais les polonais refusaient le retour des juifs polonais qui avaient quitté le pays. Les voilà bloqués entre les deux frontières, car considérés comme des étrangers. Mais Heschel fut finalement autorisé à rentrer à Varsovie, sur intervention de personnalités.


Sa philosophie


A la veille de la Guerre Mondiale, Heschel réussit à se rendre en Grande Bretagne, puis aux États-Unis, car un certain nombre de professeurs y furent acceptés. Il obtint un poste d’instructeur au collège hébraïque de New York, qui était un très grand séminaire. Mais le courant ne passait pas. En 1940, il passe à l’internat du séminaire qui n’était pas strictement casher.

Heschel s’est dit : Le monde dans lequel j’ai vécu est un monde qui a disparu. Il faut que les nouvelles générations connaissent la valeur spirituelle de ce monde. C’est la civilisation humaine qui a disparu. Sa philosophie figure dans le livre Les bâtisseurs du monde. Il y développe une vision opposée à Buber, développée dans L’homme en quête de Dieu, selon laquelle Dieu devient l’objectif à atteindre. L’homme recherche la transcendance. Pour Heschel, à l’opposé, c’est Dieu qui se révèle à l’homme comme une vérité suprême. L’homme veut échapper à Dieu, il veut occulter cette révélation. Pour Heschel, l’homme doit avoir une attitude non mystique, non extatique. L’attitude extatique n’est pas celle des prophètes d’Israël. Ils sont à l’écoute de la parole divine. C’est Dieu qui sort de lui-même pour s’approcher de l’homme. Pour Heschel, la révélation n’est pas le résultat de la recherche ésotérique de l’homme. Les prophètes cherchaient à échapper à l’ésotérisme. L’homme est recherché par Dieu. Les prophètes ne sortent pas du réel, ils écoutent la parole divine. Cf. Moïse est un berger. Il reçoit une révélation ; il est à la recherche d’une brebis égarée. Dieu s’adresse à Jonas et lui ordonne ce qu’il doit faire. Il faut agir dans le monde. On n’est pas dans le paranormal. C’est ce que Heschel écrit en 1957. Il ne faut pas sortir du monde mais entrer dans le firmament. Dieu n’est pas un être détaché, il est la puissance qui recherche l’homme.

Heschel se met à penser à une contestation de la religion. Nos maux proviennent de la religion, opium du peuple qui est à la recherche d’une consolation. Freud pensait que la religion était une illusion collective.

Heschel est déçu. Les USA échappent à tout cela. Pour Heschel, croire n’existe pas en hébreu. Emouna signifie habitude par rapport à cette vie. Pour Freud croyance, c’est la fidélité profonde à des événements, la fidélité seule ne suffit pas, une croyance, c’est la fidélité à ce qui nous est arrivé.

Pour Rabbi Yehouda Halévi, philosophe juif médiéval, dans le 1er commandement du Décalogue, « Je suis l’Eternel ton Dieu qui t’a fait sortir d’Egypte, de la maison des esclaves », il faut se demander pourquoi Dieu parlant aux esclaves libérés, ne leur a pas dit « Je suis Dieu qui a créé la terre, la mer et les cieux etc. ». L’existence de Dieu est donc rattachée à l’Exode, à la sortie d’Egypte, au moment où les Hébreux retrouvent leur liberté et non à la création du monde. Les croyants ne sont pas concernés par la création du monde, mais par la libération, la fidélité du souvenir. Croire c’est se souvenir, ça ne se fait pas par démonstration. Pourquoi trouve-t-on, rattachés à Dieu, d’une part un peuple et d’autre part un moment historique précis ? On peut dire qu’il y a une cause première liant Dieu, le moment, le lieu et l’événement.

En quoi cela peut être un paradigme universel ?

Notre passé nous guide. La sortie d’Egypte c’est une expérience trangénérationelle. On est juif dans la célébration des événements. On se souvient d’un engagement.

Que dire à celui qui ne croit pas ? Réponse du Juif croyant : La foi n’est pas si évidente, elle est difficile. Les preuves indiscutables sont archéologiques. La foi n’est que folie, cruauté, superstition. On n’est pas dans la science, on est dans la conviction. Il est impossible de prouver, mais il est possible d’éprouver les preuves. Dieu n’est pas concerné par la création du monde, mais par la libération, par la fidélité du souvenir. Croire c’est se souvenir, ce n’est pas une démonstration. Ignorer cet événement c’est perdre le souvenir. La croyance ne peut pas exister à l’extérieur de nous-mêmes, elle ne peut exister qu’à l’intérieur, dans notre mémoire collective et individuelle.

Il nous faut donc proclamer des vérités : l’amour du prochain – le respect d’autrui – la dignité de l’Homme et de la femme…

Notre passé continue à nous inspirer et à nous guider. Pas de croyance en dehors de nous-mêmes, elle ne peut exister qu’à l’intérieur d’une histoire, d’un itinéraire, de notre biographie. Donc notre croyance, ce n’est pas simplement accepter une liste de dons. Il ne suffit pas de réciter une liste de ce en quoi nous croyons, encore faut-il fêter la célébration de l’événement. Pas de foi juive sans célébration de l’événement. Ce qui est arrivé dans le passé continue d’exister à ce jour. Ignorer cet événement, c’est perdre un aspect essentiel du judaïsme, car il s’agit du souvenir d’un engagement. Ce n’est pas tellement la croyance dans des principes, mais surtout notre liaison avec notre passé.

Heschel étudiait dans les universités allemandes et se demandait : « Que peut-on dire à celui qui ne croit pas ? ». Croire c’est croire en une vérité extérieure à nous-mêmes. Il essaie de montrer que la foi n’est pas si évidente. Il pensait que si on avait pu prouver l’existence de Dieu, l’athéisme aurait été réfuté depuis longtemps comme une erreur. Nombreuses sont les preuves fournies par les philosophes du Moyen-âge, Averroès, Thomas d’Aquin, Saint Augustin et même Pascal ou bien elles figurent dans de nombreux livres… La foi se confond souvent avec folie, cruauté, superstition. On n’est pas dans la science, on est dans la conviction. Les preuves indiscutables de l’existence de Dieu sont parfaitement discutables. Les preuves étudiées par les historiens de l’archéologie sont simplement archéologiques. Heschel se trouve dans une situation d’embarras, d’autant que la foi est souvent confondue avec la doctrine, la folie, l’arrogance et la superstition.

Selon Heschel, à la croyance, il faut donner un contenu. Selon lui on peut sur terre délivrer un message : l’amour du prochain, le respect de l’autre, l’égalité des hommes, l’égalité de l’homme et de la femme, la dignité de la femme, la dignité des travailleurs. Mais pour Heschel, la prédication ne suffisait pas, un homme croyant c’était un homme engagé. Pour lui, le monde humaniste est inhumain, il existe beaucoup d’injustice.


Maurice Levy (Compte-rendu)

 

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A propos de l'auteur

Maurice Lévy

Maurice Lévy

Auteur

Grammairien

Spécialiste de linguistique de l'énonciation, disciple du Professeur Antoine Culioli

Principal honoraire

Commentaires (5)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    15 juin 2011 à 08:56 |
    "L’homme est recherché par Dieu. Les prophètes ne sortent pas du réel, ils écoutent la parole divine". Un grand mystique byzantin du XIVème, Nicolas Cabasilas, ajoute même que Dieu se tient comme un mendiant d'amour à la porte du coeur de l'homme. C'est sans doute cela la réponse à la question : « Que peut-on dire à celui qui ne croit pas ? » Dieu est là, mais ne s'impose pas. Il ne cesse de nous parler par toutes sortes de signes souvent presque imperceptibles. Ecoute qui veut bien.

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    • Yossi Malka

      Yossi Malka

      15 juin 2011 à 13:15 |
      Parfaitement. Toute démonstration « rationnelle » de l'existence de Dieu est irrecevable , car si l'Homme peut démontrer l'existence de Dieu, c'est qu'il est arrivé à atteindre « Le Divin » par excellence; ce qui est impossible , car il ne serait plus Homme .

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    14 juin 2011 à 22:52 |
    Rabbi Nahman de Breslev définit l’émouna comme une confiance absolue en la providence divine : celui qui a l’émouna devient « saméa’h bé’helko » : heureux de ce que Dieu lui donne même dans les épreuves. On voit donc la parenté - et pas seulement philologique - qui unit l’émouna juive à l’amen chrétien : qu’il en soit ainsi, qu’il en soit fait selon ta parole. Au fond est-on si loin de la « fides » latine ou de la « pistis » grecque ? Oui, à cause de cette notion de bonheur dans l’épreuve : celui qui a l’émouna est un Job en puissance….

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    • Yossi Malka

      Yossi Malka

      15 juin 2011 à 00:48 |
      sameah behelko: sameah -heureux- dans ce monde , helko baolam habba , dans le Monde Futur .

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  • Yossi Malka

    Yossi Malka

    14 juin 2011 à 21:45 |
    Bravo cher Ami pour ce compte-rendu de la pensée d'Abraham Heschel .
    C'est une multitude d'idées qui sont des piliers de la pensée juive ,dont les fondements sont le Pirqué Avot, certains traités du Talmud, mais aussi les bases du Moussar ( La Morale) .
    La liberté est l'origine de toute existence, elle prévaut à l'Origine des origines qui est la Création du Monde ; le mois de Nissan , mois de la sotie d'Egypte est le premier mois dans le calendrier de la Torah . Plus tard ce fut Tishri mois de la Création . Les Sages ont vu dans ce choix une sorte de régression .( vaste sujet .), d'où l'importance de la Libération .
    Quant à la Foi , la Emouna, ou la Croyance : « Tout est entre les Mains de Dieu sauf la crainte de Dieu » . Ainsi résument nos sages ce sujet .C'est la seule faculté humaine que Dieu ne maîtrise pas .
    Je saisis ce débat , pour faire une remaque : la pensée Hassidique , basée sur « le vivre dans la joie » sur la Tradition ,le Souvenir des origines , des particularités , des racines ... , cette pensée a fauté envers ses propres théories. Si nous considérons l'exemple des Lubawitch, ceux originaires d'Afique du Nord qui ont adhéré à cette mouvance , ne pratiquent plus le Judaïsme ouvert et humaniste tel qu'il a été instauré par nos Sages en Afrique du Nord; ils « se convertissent » en quelque sorte , à un Judaïsme d'Europe de l' Est , plus dogmatique , où la recherche des Valeurs universelles de la Torah ne priment pas . Cette façon de «  changer de Tradition » est strictement interdite d'après Harambam( Maïmonide) .

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