Retour sur la question Goy

Ecrit par Jean-François Vincent le 14 juin 2011. dans La une, Religions, Vie spirituelle

Retour sur la question Goy


Pendant longtemps, à l’époque où l’antisémitisme était sans complexe et imposait sa thématique à tous, fleurissaient un peu partout des articles doctes sur la « question juive ». Qui dit question, dit problème. Ou donc était le problème ? Etait-ce celui de la différence, de l’altérité, laquelle obligeait les juifs à se faire le plus ressemblants possible, à prendre des prénoms chrétiens, et même, dans certaines familles, à fêter Noël ? L’altérité n’est-elle pas plutôt du côté des goyim, des non-juifs, des païens (ou des gentils) ? Ce sont ceux qui ne sont pas dans l’Alliance qui ne sont pas « comme tout le monde ». L’homme a été créé en vue de l’Alliance. Dire que pour le Goy Kadosh, le peuple saint, les autres goyim, les autres peuples, n’ont jamais posé problème serait aller trop loin, mais, d’un pont de vue strictement spirituel, ce ne fut pas le cas. Il est très difficile aux religions du livre de reconnaître celui qui ne leur appartient pas, celui qui n’a pas la « bonne » foi. Le Christianisme, jusqu’à l’impulsion décisive en sens inverse donnée par Vatican II, ne donnait pas cher de l’avenir posthume des non-chrétiens : « hors de l’Eglise, point de Salut » disait sinistrement, au IIème siècle, Tertullien.

Des trois religions abrahamiques, le Judaïsme est la seule à avoir toujours reconnu les non juifs et à avoir admis pour eux la possibilité d’une justification post mortem sans qu’il leur faille se convertir. Le Talmud s’est très tôt interrogé sur le sort des goyim à la fin des temps. Voici ce qu’en dit Sanhédrin (13.2 ; 105a) : « Rabbi Eliezer dit : les non-juifs n’auront pas leur place dans le monde à venir, comme il est écrit “que ceux qui font le mal soient envoyés au Shéol, tous les peuples qui oublient Dieu” » (Ps 9. 16). « Que tous ceux qui font le mal » signifie les malfaisants d’Israël ; « tous les peuples qui oublient Dieu », ce sont tous les peuples (goyim), considérés globalement comme des malfaisants. Mais Rabbi Yehoshua lui répondit : « si la formulation du vers était “que tous ceux qui font le mal soient envoyés au Shéol, tous les peuples” et rien d’autre, je serais d’accord avec vous. Mais puisque le texte précise “tous les peuples qui oublient Dieu”, j’en déduis qu’il doit y avoir des justes (tsadikim) parmi les nations qui ont leur place dans le monde à venir (olam haba) ».

Les justes parmi les nations ont donc une longue histoire : Cyrus le Grand, le libérateur d’Israël était déjà un tsadik. Le sanhédrin lui-même avait 70 membres, censés représenter la totalité des peuples du monde, le nombre 7 symbolisant en hébreu comme dans d’autres langues sémitiques une notion de plénitude, d’ensemble parfait.

Les « autres », les goyim, n’ont donc jamais été oubliés. Un second passage du Talmud (Avodah zarah 2b) dit même que la Torah fut offerte par Dieu à toutes les nations (goyim), et que seuls les juifs l’acceptèrent, devenant ainsi un peuple particulier, un peuple saint, Goy Kadosh. D’ailleurs les païens (goyim) peuvent étudier la Torah jusqu’à… devenir – eh oui ! – des grands prêtres ! : « Rabbi Meir avait l’habitude de dire : “d’où savons-nous que même un païen qui étudie la Torah est comme un Grand Prêtre ?” D’après le vers : “vous serez donc les gardiens de mes décrets et de mes jugements : tout homme qui en est le gardien vivra par eux” (Lev 18.5). On ne mentionne pas les juifs, ou les prêtres, ou les lévites, mais “les hommes”. De là tu sauras que même un païen qui étudie la Torah est comme un Grand Prêtre ! » (Sanhédrin 59a).

Le Judaïsme, loin de rejeter l’altérité, l’accueille et l’intègre dans son eschatologie.

En tant que goy chrétien, je me considère comme un membre associé de l’Alliance (la seule, l’unique, car il n’y eut jamais qu’une, à laquelle il est possible de s’agréger), aspirant à être justifié devant Dieu, tsadik parmi les goyim, oui, juif par la grâce.


Jean-François Vincent


A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (5)

  • alain jugnon

    alain jugnon

    17 juin 2011 à 14:24 |
    Contre la Bible, il y a la philosophie.
    Vient de paraître :
    http://www.al-dante.org/content/view/183/165/

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  • Yossi Malka

    Yossi Malka

    15 juin 2011 à 13:48 |
    Nombreux sont les exemples dans les textes , mais aussi dans les prières principalement dans le Hallel( louanges) , qui font référence à ceux des Goyim( Peuples) qui reconnaissent Le Dieu d'Abraham d'Isaac et de Jacob .
    Le Roi David, n'est-il pas le descendant de Ruth qui était Moavite!Apropos de Ruth le Hallel dit: «  Les bâtisseurs ont dédaigné une pierre .., elle fut la pierre angulaire »
    Dieu n'a-t-il pas choisi le prénom Moshé pour celui qui était appelé à accomplir sa mission:la délivrance de l'esclavage d'Egypte , alors que c'est Bithya la fille de Pharaon qui lui a donné ce prénom! Jéthro , le beau père de Moïse , n'était-il pas celui que Dieu a choisi pour enseigner à Moïse l'organisation interne du peuple .!Et le plus Grand des commentateurs de la Torah et du Talmud n'est-t-il pas Goy : Ounkélos !
    La sainteté du Peuple juif, et son élection résident dans la Responsabilité que ce peuple s'est engagé à avoir vis à vis de tous les autres peuples , et non par ce qu'il est meilleur que les autres .
    Dans le récit de Matan Thora( le Don de la Torah) sur le Mont Sinaï , Rachi de Troyes dit : la montagne s'est érigée comme un toit au dessus de leur tête .A savoir que si le peuple avait changé d'avis à ce moment alors qu'il avait accepté la Torah auparavant , la Montagne l'aurait fait périr .
    Reconnaître sans prosélytisme les Peuples qui croient en Dieu ,les valoriser et leur ouvrir les portes du Judaïsme est un des fondement de l'existence du Peuple juif .
    Respectueusement ..

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      15 juin 2011 à 14:31 |
      C’est en cela que « l’élection » du peuple saint, du Goy Kadosh, n’est pas une faveur arbitraire consentie par Dieu, mais une lourde, une écrasante responsabilité : être les porte-paroles de l’humanité devant Hashem, ce n’est pas rien ! A tout candidat à la conversion au Judaïsme, on demande d’accepter et de porter le « joug de la Thorah »…Le Judaïsme est un service universel.

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  • Yossi Malka

    Yossi Malka

    15 juin 2011 à 01:07 |
    Vous me donnez envie d'étudier en votre compagnie( hevrouta) , une page de Talmud

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  • Martine L

    Martine L

    14 juin 2011 à 16:40 |
    A la fois savant et souriant! quelle jolie façon JFV, d'aborder ce foisonnement d'idées que comprend votre texte émouvant à plus d'un titre, et à la portée de chacun .

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