Y a-t-il encore une notion de sacré ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 09 juin 2012. dans La une, Société, Vie spirituelle

Y a-t-il encore une notion de sacré ?

Le sacré se distingue du divin. Le sacré, c’est l’inviolable, l’indisponible, ce à quoi il est impossible/interdit de porter atteinte, voire même de s’approcher. A Rome, la formule « sacer esto », « qu’il soit sacer/sacré », était une formule d’exécration : le « sacer », mis au ban de la société pouvait être assassiné impunément, il méritait la mort. Le « sacerdoce » – dans le paganisme comme dans le christianisme – renvoie à une séparation d’avec le reste des hommes : le clerc est mis à part (c’est là le sens littéral de kleros, en grec) parce qu’il a basculé de l’autre côté, du côté des dieux.

Le sacré ne se réfère donc pas au divin proprement dit, mais à une qualité du divin : son altérité radicale, altérité telle qu’il en découle un danger pour le commun des mortels. Le Tout Autre, de par sa différence infrangible, peut tuer si l’on s’approche de lui sans rites propitiatoires. Le Mont Sinaï, là même où Moïse reçoit les Tables de la Loi, est « sacré », « contaminé » qu’il est par Dieu. « Gardez-vous de monter sur la montagne et d’en toucher les abords. Quiconque touchera la montagne sera mis à mort » dit Moïse (Gen 19,6) au peuple. Le grand prêtre, le jour de Kippur, ne rentre dans le Saint des Saints que protégé par un équipement spécial (Ex 18,4) : « un pectoral, un éphod, une robe, une tunique de mailles, une tiare et une écharpe ». Il ne faut rien moins que tous ces ornements pour se « protéger » du sacré. Encore de nos jours, dans le rite byzantin, l’évêque se lave les mains après avoir fractionné le pain consacré : toucher le Tout Autre est polluant pour des mains impures de pécheur.

Le sacré fait donc peur ; on le craint à cause de son potentiel destructeur. C’est cette crainte qui n’existe plus. Le clerc – « sacerdoce » ou pas – s’est banalisé, il ne porte plus d’habit distinctif. L’autel, là même où s’accomplit le sacrifice (littéralement : sacer facere, ce qui rend sacré) n’inspire plus aucun effroi. L’hostie, autrefois objet de moult interdits (jeûne avant et après la communion, impossibilité, sous peine de péché mortel, de la mâcher) est devenue une chose ordinaire que l’on mâchouille, que l’on emporte avec soi. Ma vieille tante, de bienheureuse mémoire, ultra catholique et de l’ancienne école, celle-là même qui « craignait », avait parfaitement intégré la « désacralisation » actuelle : un jour, la surprenant la bouche encore pleine alors qu’elle se rendait à la messe, et m’en étonnant, je me vis répondre : « la première fois, c’était bien à la fin d’un repas, non ? »

Certes, le sacré s’est déplacé vers d’autres registres. La personne humaine est « sacrée », l’humanité dans son ensemble ; mais même le crime contre l’humanité ne fait encourir que la prison à vie… Plus que l’inviolabilité ou l’indisponibilité, c’est la notion de risque, de risque mortel, qui a disparu. On pourrait ainsi mettre en parallèle l’indifférence à l’égard du sacré avec l’indifférence à l’égard du salut. Les religions du salut étaient fondées sur la possibilité d’un non-salut, sur une éventuelle perdition, donc sur le risque (tel est le ressort du pari de Pascal). Sans risque, pas de crainte, et sans crainte, pas de sacré.

Au fond, nous vivons dans une société « cool », décomplexée, décontractée. L’idée de la mort et d’un au-delà « dangereux » est occultée, refoulée. Le divin – pour ceux qui y croient encore – est plutôt sympa : nous sommes tous des parcelles de Dieu, enseigne le New Age. Dieu, c’est l’univers, dont nous faisons partie, pourquoi donc le craindrait-on ? Bref, un panthéisme rassurant. « Deus sive natura » disait déjà Spinoza.

 

Jean-François Vincent

 

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (7)

  • Jean Le Mosellan

    Jean Le Mosellan

    21 juin 2012 à 12:27 |
    Le sacré ne sert à rien,dit Amélie Nothomb dans Le Voyage d’hiver. Mais on a besoin de sacré,un truc auquel on ne comprend rien,poursuit-elle, mais qui aide on ne sait pas à quoi,si ton cœur est oppressé. Elle a raison. Je crois que le sacré soutient quelque chose d’aussi vital que le sacrum, l’os qui soutient,on le sait,la colonne vertébrale qui s’écroulerait autrement. En anatomie, c’est vrai, on a le sens du sacré,de l’utile si vous voulez,et que trouve-t-on à l’autre extrémité sous le crâne ? L’atlas, première vertèbre cervicale. L’atlas soutient le monde,tout le monde en convient,et il repose,mine de rien, sur le sacrum.

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      21 juin 2012 à 13:59 |
      Belle métaphore où l'anatomie et la science des religions se rejoignent. Merci!

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  • Jean-Luc Lamouché

    Jean-Luc Lamouché

    13 juin 2012 à 18:31 |
    Vous parlez de la pureté, incluant des rites précis, dans les religions hébraïque et au sein de l’Église Orthodoxe. On pourrait aussi considérer l'eau bénite, par exemple, particulièrement pour les catholiques ; le symbole apparaît en premier, bien évidemment (la "Sainte Trinité"), mais c'est aussi une purification (avant de pénétrer vraiment à l'intérieur de l'église). On peut également se demander si l'obsession de l'impureté, au sein des monothéismes, ne rejoint pas des éléments ancestraux liés à la sexualité et au péché originel (sauf pour l'Islam, qui n'en parle pas). Voilà, à mon avis, la partie intéressante - et que je partage - de votre texte sur le "sacré".
    Mais, je suis en total désaccord avec vous sur les idées de "crainte", voire "d'effroi" (l'Enfer médiéval ?), dont la perte serait en liaison directe avec la quasi disparition du sens du "sacré" dans nos sociétés. A votre "Dieu Glaive", j'oppose le "Dieu Amour" ! Et Vatican II (voire même III, si possible...), à vos conceptions traditionalistes. J'y oppose aussi le progressisme, qui a accouché politiquement ici-bas de la démocratie-chrétienne, puis du socialisme chrétien. Il y a, par ailleurs, dans un autre domaine, tout ce qu'a pu apporter Teilhard de Chardin, qui fut, en France, le premier à demander un dialogue entre la religion et la science - lui qui tenta de montrer en quoi "Dieu" pouvait être considéré comme un élément de la "théorie de l'évolution". C'est pour cela qu'il fut - en tant que pionnier - condamné à la fois par les traditionalistes catholiques et par les scientistes.
    Cela dit, merci pour votre texte permettant d'ouvrir ce débat si important et actuel !

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      14 juin 2012 à 05:48 |
      Il y a une nuance entre sainteté et sacré. Certes, les deux relèvent de la « pureté » ; mais l’une – la sainteté – est parfaitement accessible sans précaution et pas l’autre. On peut toucher l’eau bénite ou des reliques de saints sans danger ; le contact avec le sacré, autrement dit le Tout Autre, requiert une procédure particulière.
      Votre opposition entre le « Dieu glaive » et le « Dieu Amour » - vieille distinction chrétienne entre l’Ancien et le Nouveau Testament – est non pertinente dans le débat que je pose : je ne me situe pas à l’intérieur du christianisme, ni même à l’intérieur du monothéisme. Même les sociétés païennes, polythéistes, avaient un rapport au sacré. C’est cela qui a disparu, et le ressort en était, en effet, la crainte liée au risque. La pastorale de la peur ou de la terreur, chère à Delumeau, n’est qu’une explicitation et une rationalisation – parmi beaucoup d’autres possibles – de cet effroi devant le mysterium tremendum. Un romain aurait donné des explications complètement différentes. Le problème n’est pas comment on rationalise cette crainte du sacré, mais la crainte elle-même. Je vous recommande (si vous lisez l’italien !) la somme de Roberto Fiori sur la question, Homo sacer, dinamica politico-costituzionale di una sanzione giuridico-religiosa.

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      • Jean-Luc Lamouché

        Jean-Luc Lamouché

        15 juin 2012 à 09:20 |
        Je comprends mieux - à présent - le point de vue exprimé dans votre texte et son angle d'attaque. Mais, il n'était pas évident pour moi, à la lecture, que vous ne parliez pas avant tout des monothéismes en général et du christianisme en particulier. Il va de soi que le sens du "sacré" a effectivement beaucoup reculé dans nos sociétés occidentales (en Europe surtout). On pourrait en donner des illustrations nombreuses en dehors du domaine religieux : ainsi, sur le plan politique ou au niveau des comportements liés à l'éthique des individus. Cela étant dit, je veux insister à nouveau sur l'importance du débat posé ici par vos soins.

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  • Danielle Alloix

    Danielle Alloix

    09 juin 2012 à 18:54 |
    Texte rigoureux qui sonne bien au-delà de l'aspect seulement religieux ; la société et les mentalités fourmillent de difficultés à cerner la transcendance qui doit logiquement habiter tant d'espaces - du quotidien de l'école au politique , par exemple... certes, ce n'est pas directement le sacré, mais, c'est quand même une histoire de situation, de soi - en tant que soi, par rapport aux autres.

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  • Lévy Maurice

    Lévy Maurice

    09 juin 2012 à 18:38 |
    Eh oui, comme vous avez raison ! Jeunes, dans les années 1930, notre grand-père se contentait de dire « H’ram » C’est péché. Cela suffisait pour nous stopper nette dans notre envie de goûter telle ou telle friandise de chez l’épicier du coin. Et Dieu sait combien nous respections cette injonction.
    Et aujourd’hui, on respecte les traditions, les prières hebdomadaires ou festives, mais dans la joie, la bonne humeur, le rire, oui, le rire …et l’esprit de curiosité dépourvue d’inquiétude …
    Merci ! Votre texte est rassurant … Vivent les traditions de joie, adieu les menaces du ciel !
    Maurice Lévy

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