Philosophie

Badiou, théoricien d’une nouvelle utopie ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 16 mai 2015. dans Philosophie, La une, Actualité

Recension/commentaire du livre d’Alain Badiou, A la recherche du réel perdu, Paris, Fayard, 2015

Badiou, théoricien d’une nouvelle utopie ?

Badiou est l’un des principaux personnages de la scène philosophique française. On le compare – et le confronte ! – souvent à Onfray, l’autre « star » médiatique dans ce domaine. Rien à voir pourtant : Badiou est plus perspicace qu’érudit ; non que sa culture ne soit pas immense, mais ses références sont limitées, juste ce qu’il faut pour venir à l’appui de l’acuité de sa pensée (avec Onfray, c’est exactement l’inverse : plus érudit que perspicace !).

Pour lire ce petit livre (59 pages), nul besoin d’un bagage préalable autre que ce qu’un lycéen est censé avoir appris en classe de terminale. Le style est clair, le raisonnement limpide. Même les néophytes peuvent se plonger dans l’ouvrage sans appréhension.

Prémisse fondamentale : le réel, le véritable réel, est perdu, ou du moins délibérément occulté ; se substitue à lui un pseudo réel, que tout le monde prend pour une vérité d’évangile. C’est une « loi d’airain », une vulgate à laquelle il convient de se soumettre. Notamment en économie. Badiou parle abondamment de la « prévalence intimidante du discours économique », « figure de l’abstraction », construction de l’esprit à la Hegel, « pathologie pure », qui n’offre « aucune possibilité d’émancipation ». On pense ici au fameux « TINA » de Margaret Thatcher (there is no alternative).

Badiou reprend la métaphore platonicienne de la caverne, du livre VII de la République ; cette prétendue loi d’airain n’est qu’apparence, un théâtre d’ombres qui travestit la réalité : « le point que nous signifie Platon, écrit Badiou, c’est que pour savoir qu’un monde est sous la loi d’un semblant, il faut sortir de la caverne, il faut échapper au lieu que ce semblant organise sous la forme d’un discours contraignant ». Petite erreur d’interprétation ici : les formes sensibles, les apparences qui se projettent sur les parois de la caverne, ne sont en rien, pour Platon, une « loi ». Les idées du monde intelligible, règles éternelles dont s’est servi le Démiurge pour créer le monde sensible, sont, elles, plus vraies que le vrai ; elles fondent les nomoi, les lois humaines, qui n’en sont que la copie parfois dégradée. Le « mé on » que l’on voit et qui nous entoure, à mi chemin entre l’être et le non être, ne saurait, en aucune manière, mériter le beau nom de « loi ».

Mais passons ; pour Badiou, il faut donc – c’est le message essentiel – se libérer du faux réel. Il existe différentes manières d’y parvenir. Tout d’abord la manière « subjectiviste », la révolte, l’indignation, dirait Stéphane Hessel. Cette manière-là expose à de grands dangers « puisque l’Histoire doit accoucher d’un monde émancipé, on peut sans états d’âme accepter et même organiser une destruction maximale ».

Non, mieux vaut procéder par la logique : « tout accès au réel en est la division (…) il faut toujours qu’un masque soit arraché, un acte qui cependant, s’il institue activement la distinction entre le réel et le semblant, doit aussi assumer qu’il y a un réel du semblant, qu’il y a un réel du masque ». Ce serait trop simple, en effet, si le faux réel n’était que pur non être : il ne tromperait personne ; c’est parce qu’il recèle une parcelle de vérité qu’il est ambigu et donc trompeur.

Deleuze, les mouvements aberrants, David Lapoujade

Ecrit par Didier Bazy le 18 octobre 2014. dans Philosophie, La une, Littérature

Minuit, 2014, 300 pages, 27 €

Deleuze, les mouvements aberrants, David Lapoujade

Logiques de Deleuze

Exprimer les logiques irrationnelles des mouvements aberrants dans une sorte d’encyclopédie est, selon David Lapoujade, l’entreprise philosophique de Gilles Deleuze. Excellente idée. Rare et difficile.

Rare. On réduit trop souvent Deleuze à des types de philosophie : de l’événement, de la vie, de l’immanence, des machines abstraites, des rhizomes, des déterritorialisations, des multiplicités, etc. – pour les plus savantes. On fait pencher, sur un autre plan, Deleuze du côté du philosophique non-philosophique et inversement. C’est possible mais c’est insuffisant. « Evitons le savant comme le familier ».

Difficile. Difficile encyclopédie car les multiplicités précisément prolifèrent. Difficile de donner une définition : un mouvement aberrant échappant à la raison et même, à l’ordre des raisons.

L’important, du coup, est de coller au cœur et au corps d’un mouvement aberrant et d’en saisir les modalités internes de fonctionnement – en évitant délicatement et le jugement et l’explication extérieure (qui ne sont que des placages). Eviter le placage, privilégier le collage. Trouver la logique propre, la genèse de tel agencement plutôt que la logique dite interne (avatar encore trop dialectique de la raison).

Tous les livres de Deleuze pourraient commencer par « Logique de… » du sens, du schizo, des multiplicités, de la sensation, de l’image-cinéma, de la conception, de l’affection, de la perception, du contrôle généralisé…

Un mouvement aberrant est un mouvement « forcé » (rien à voir avec le mouvement violent d’Aristote). Un jet de pierre n’est pas forcément aberrant.

Question spino-deleuzienne : quelles sont les caractéristiques du mouvement aberrant ? Il y en a deux, toujours liées. Inexplicable et nécessaire. Et Deleuze n’a de cesse de déplier, de plier et d’exprimer les logiques des agencements nécessaires/irrationnels et pourtant têtus et factuels.

Quelques exemples de mouvements aberrants peuvent ici être évoqués.

– Bartleby, I prefer not to. Inexplicable et indispensable.

– Kafka, la logique ne résiste pas à un homme qui veut vivre.

– Bacon, les portraits d’autant plus éloquents qu’ils (se) déforment.

Existe-t-il un « sacré » laïc ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 23 août 2014. dans Philosophie, La une

Existe-t-il un « sacré » laïc ?

Le « sacré » étymologiquement renvoie à la sphère religieuse. Est « sacer » ce qui a été con-sacré aux dieux, afin de préserver cette entente, cette cohabitation, ce pacte (pactum dérive de pax) qui assure la paix entre la communauté humaine et celle des cieux, ce que les romains nomment la pax deorum.

Cette consécration a un caractère sacrificiel (sacrifice = sacer facere, rendre « sacer »). Les « sacra » sont les animaux immolés pour plaire aux divinités, immolation liée au printemps : on offre ainsi de manière propitiatoire les premiers nés de l’année (à l’origine sans doute des enfants), ce que l’on appelle le ver sacrum (rien à voir avec le Sécession viennoise !). A l’époque archaïque, avant l’apparition des pontifes, le roi présidait aux sacrifices en tant que « rex sacrorum » ou « rex sacrificulus ».

Mais c’est le droit et non la religion qui nous livre l’essence du sacré. Le « sacramentum », dans un procès, désigne la somme déposée par chaque partie, et qui demeure indisponible jusqu’à ce que le juge ait tranché. Indisponible, voilà le maître mot. En 494 avant notre ère, la plèbe réunie sur le Mons Sacer a « sacré » les tribuns de la plèbe, institution nouvellement créée, pour les garantir contre toute atteinte, toute agression physique. A son éventuel adversaire, le tribun prononce la formule « sacramentelle » : « sacer esto ! », littéralement « sois sacer ! », autrement dit voué – en théorie ! – à l’immolation pour apaiser le courroux divin. La personne du tribun, en effet, est inviolable, « sacrosainte » ; personne ne saurait lever la main sur lui.

Aujourd’hui encore, le Code Civil affirme l’inviolabilité des personnes et des biens. Art 16, 16-1 : « la loi assure la primauté, interdit toute atteinte à la dignité de celle-ci et garantit le respect du corps humain dès le commencement de la vie (…) chacun a droit au respect de son corps. Le corps humain est inviolable ». Mieux, ce qui se rapproche le plus du « sacer » romain est le « principe d’ordre public d’indisponibilité du corps humain », défini par la Cour de Cassation en assemblée plénière, le 31 mai 1991 : de même que la part des dieux à Rome, l’individu est indisponible ; nul ne peut en disposer, si ce n’est lui-même. En ce sens, l’individu est très officiellement « sacré ».

La propriété aussi, et plus anciennement encore. Art 544 : « le droit de propriété est inviolable et sacré ». Le mot figure noir sur blanc. Sainte propriété qu’il fallait à tout prix protéger de la spoliation. Toutefois les travaux préparatoires à l’élaboration du Code Napoléon précisent : par de là les biens, c’est la personne de leur propriétaire que l’on « consacre » de la sorte : « la propriété, c’est l’inviolabilité de celui qui la possède ». Tout au long des XIXème et XXème siècles, on assistera d’ailleurs à une « désacralisation » du droit de propriété : d’absolu, celui-ci devient progressivement relatif ; ses limites – parmi beaucoup d’autres – sont les droits des particuliers (par exemple les servitudes de passage) ou ceux de l’état (expropriation en cas de nationalisation).

Réquisitions radiophoniques / Onfray

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 16 août 2014. dans Philosophie, La une, Média/Web

Réquisitions radiophoniques / Onfray

Il m’est difficile de prendre définitivement parti dans les querelles qui opposent une éminente fraction du monde intellectuel à Michel Onfray.  Cela tient sans doute à une certaine pusillanimité de ma part, à mon manque d’enthousiasme pour les positions partisanes tranchées mais surtout, je l’espère, à des scrupules nés du fait que j’ai renoncé à écouter les cours du philosophe de Caen. On ne peut légitimement critiquer que ce que l’on connaît bien, or je n’ai jamais pu entrer dans l’intimité intellectuelle de ce brillant théoricien faute de pouvoir suivre son débit de parole, écho d’une pensée au cours trop impétueux pour ne pouvoir s’imprimer sur mes neurones qu’à la façon de ces images stroboscopiques qui vous laissent un aperçu fragmentaire de ce qu’elles sont censées révéler.

Pourtant, les retransmissions estivales sur France Culture de ces causeries caennaises, à l’heure du pastis, me rappellent avec émotion un épisode récurrent de mes vacances en Cévennes. Ma voisine dans la ruelle de mon village, excellente amie de surcroît, avait pour habitude d’écouter Onfray tous les soirs et comme elle jugeait que l’enseignement roboratif du penseur nietzschéen ne pouvait pas faire de mal à nos concitoyens autochtones ou vacanciers, elle tournait le potentiomètre de son poste de radio de façon à ce que tout le village ou presque reçoive la bonne parole.  Elle-même l’écoutait religieusement en passant, à la fraîche, la serpillère sur son carrelage. Eût-elle passé l’aspirateur qu’elle l’eût néanmoins entendu. Bref, Onfray est pour moi assimilé à un rite estival dont je ne suis pas certain qu’il soit totalement exempt d’une connotation despotique que j’entends, peut-être à tort, dans l’autorité du conférencier et au détour de son élocution aussi rapide que son ton est péremptoire.

Mais tant qu’il s’agissait de confronter les mérites de Spinoza à ceux de Descartes ou de réhabiliter la mémoire de philosophes injustement oubliés au bénéfice des grands noms de la pensée spéculative (dont je n’avais néanmoins pas lu une ligne depuis mon année de philo), la véhémence de notre mentor pouvait se justifier, nous rappelant à l’humilité intellectuelle et justifiant les applaudissement nourris de son auditoire direct.

J’ai eu quelques échos de ses attaques contre Freud et les psychanalystes. J’aurais volontiers applaudi à ses sarcasmes à l’endroit de Lacan dont je me suis toujours abstenu de penser que ses formules absconses et ses développements alambiqués pouvaient masquer une légère dose de charlatanisme, évidemment assumée avec l’assurance d’une intelligence infiniment supérieure à celle du commun des mortels dont je fais partie. Mais il me semblait que le procès instruit par le philosophe contre Freud le Père, accusé d’avoir dans sa vie privée démontré l’inanité de ses écrits publics, sentait un peu trop le fagot. Si ma teinture juridique ne m’obligeait à n’admettre une opinion que dans le respect du contradictoire, j’ai de toute façon, envers la théorie freudienne, une dette d’honneur qui m’interdit à vie toute critique, fût-elle fondée sur des preuves irréfutables. J’ai dû en effet à la sommaire lecture d’un ou deux livres de Freud et à l’indulgence d’une examinatrice experte en maïeutique d’obtenir un 18 inespéré à l’oral de philosophie du baccalauréat. C’est dire que le fondateur de la psychanalyse a des titres imprescriptibles à ma reconnaissance, quoi que puisse dire M. Onfray de ses errements conjugaux.

Ars gratia artis ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 28 juin 2014. dans Philosophie, La une

Recension/commentaire du livre de Nuccio Ordine, L’utilité de l’inutile, Paris, Les Belles Lettres, 2014

Ars gratia artis ?

Ars gratia artis, tout le monde connaît cette devise de la Metro Goldwyn Mayer : l’art pour l’art. Tel est un peu (pas assez, nous y reviendrons) le thème de l’ouvrage de Nuccio Ordine, professeur de philosophie, spécialiste de la renaissance, ayant enseigné – entre autres – à l’Ecole Normale Supérieure et à la Sorbonne.

L’objet de son petit traité, il le définit lui-même en introduction : « j’ai voulu réfléchir sur l’idée d’une utilité de ces savoirs dont la valeur essentielle est complètement détachée de toute finalité utilitaire. Certains savoirs sont des fins en soi et – précisément parce qu’ils sont par nature gratuits, désintéressés et éloignés de toute obligation pratique ou commerciale – ils peuvent jouer un rôle fondamental dans la formation de l’esprit et dans l’élévation du niveau de civisme et de civilisation de l’humanité. Dans cette perspective, je considère alors comme utile tout ce qui nous aide à devenir meilleurs ».

Suit un florilège de citations d’auteurs, de toutes époques, abondant dans son sens, et qu’on peut classer par polarités de contraires (ce qu’Ordine n’a pas fait).

En premier lieu, se trouve l’opposition gratuité-mercantilisme, qui revient en boucle, sous l’influence manifeste d’un marxisme gramscien : l’inutile – si utile – s’affranchit des contingences économiques pour se concentrer sur l’essentiel. Et de citer Dante, qui fustige « ces prétendus lettrés qui n’acquièrent pas les lettres pour l’usage de celles-ci, mais parce que grâce à elles, ils gagnent argent et dignité ».

Dignité. C’est précisément ce que perdent les utilitaristes. Ceux-ci se « prostituent », en bons mercenaires qu’ils sont. Ici Ordine convoque Pic de la Mirandole : « celui, par exemple, qui saura se laisser guider par la recherche philosophique sera en mesure de comprendre qu’on ne conquiert pas la vraie dignitas en se livrant à des activités qui ne procurent que des gains, mais en acquérant la connaissance des causes des choses, des voies de la nature, des desseins de Dieu, des mystères des cieux et de la terre ».

Ainsi se confronte, d’un côté, le froid réalisme des matérialistes avec la nécessaire utopie des idéalistes, comme celle du célèbre Thomas More, qui, dans son non moins célèbre ouvrage, L’utopie (1516), propose de faire de la vaisselle en terre cuite et des pots de chambre en or ou en argent !

Les prémisses philosophiques de la chirurgie

Ecrit par Jean-François Vincent le 15 mars 2014. dans Philosophie, La une, Santé

Les prémisses philosophiques de la chirurgie

« Homo homini lupus, medicus homini lupissimus ». Cette maxime, dont la paternité de la première partie est attribuée – faussement ! – à Hobbes, figure dans une comédie de Plaute, Asinaria, ou comédie des ânes (on pressent les pièces satyriques d’un Molière !)… mais si le médecin est un loup puissance dix – un « lupissime » – pour l’homme, que dire du chirurgien ?

On s’est – bien à tort – esbaudi sur la « performance » qu’avait constituée l’implantation du cœur artificiel « Carmat » chez un patient (volontaire, il est vrai) de 76 ans… Las ! Le malheureux n’a survécu que 75 jours. Toutefois, au-delà de l’échec technique, c’est toute la conception chirurgicale de l’homme qui est remise en cause ; cette idée que l’être humain est une mécanique, dont on pourrait « remplacer » les pièces défectueuses comme on le ferait pour une voiture…

L’idée remonte à Descartes et sa théorie de l’animal (mais aussi de l’homme) machine. Il écrit dans son Discours de la méthode, Vème partie : « ceux qui, sachant combien de divers automates, ou machines mouvantes, l’industrie des hommes peut faire, sans y employer que fort peu de pièces, à comparaison de la grande multitude des os, des muscles, des nerfs, des artères, des veines, et de toutes les autres parties qui sont dans le corps de chaque animal, considéreront ce corps comme une machine qui, ayant été faite des mains de Dieu, est incomparablement mieux ordonnée et a en soi des mouvements plus admirables qu’aucune de celles qui peuvent être inventées par les hommes ».

 Médecin et philosophe matérialiste, Julien Offray de La Mettrie, dans L’homme machine (1747) parachèvera le concept : « Le corps humain est une Machine qui monte elle-même ses ressorts ; vivante image du mouvement perpétuel. Les aliments entretiennent ce que la fièvre excite. Sans eux l’Ame languit, entre en fureur, & meurt abattue. C’est une bougie dont la lumière se ranime, au moment de s’éteindre. Mais nourrissez le corps, versez dans ses tuyaux des Sucs vigoureux, des liqueurs fortes ; alors l’Ame, généreuse comme elle, s’arme d’un fier courage, & le Soldat que l’eau eût fait fuir, devenu féroce, court gaiement à la mort au bruit des tambours. C’est ainsi que l’eau chaude agite un sang, que l’eau froide eût calmé (…) Etre Machine, sentir, penser, savoir distinguer le bien du mal, comme le bleu du jaune, en un mot être né avec de l’Intelligence, & un Instinct sûr de Morale, & n’être qu’un Animal, sont donc des choses qui ne sont pas plus contradictoires, qu’être un Singe, ou un Perroquet, & savoir se donner du plaisir ».

Souveraineté de Dieu contre souveraineté des hommes : de la sacralité à la désacralisation

Ecrit par Jean-François Vincent le 01 mars 2014. dans Philosophie, La une, Religions

Souveraineté de Dieu contre souveraineté des hommes : de la sacralité à la désacralisation

A Rome, à l’époque impériale, comme à Byzance, comme pendant tout le Moyen-Âge jusques et y compris les temps modernes (en fait, jusqu’à la Révolution), tout pouvoir émane de Dieu. D’un point de vue chrétien, Saint-Paul le dit on ne peut plus clairement (Rom 12,1-10) : « que chacun se soumette aux autorités en charge. Car il n’y a point d’autorité qui ne vienne de Dieu. Si bien que celui qui résiste à l’autorité se rebelle contre l’ordre établi par Dieu. Et les rebelles se feront condamner eux-mêmes ».

L’universitaire allemand, Rudolf Uertz, dans son livre « Vom Gottesrecht zum Menschenrecht » (« Du droit de Dieu au droit de l’homme »), parle d’une « ecclésialité d’état » : « l’idée d’une monarchie divine, d’une monocratie trouvait son expression tangible dans cette unité de la foi chrétienne et de la domination temporelle (les deux se conditionnant réciproquement). Le sacre royal est l’allégorie de cet ordre unique, ecclésio-temporel ».

Le monarque, en effet, est l’oint du Seigneur. Cette onction, en occident tout au moins, fait de lui un clerc : « facit eum clericum ». L’empereur du saint empire romain germanique reçoit à Rome, des mains du pape, tous les ornements épiscopaux, y compris la mitre ! Ne manquent que l’imposition des mains et de l’évangile. L’empereur est donc une sorte d’« évêque laïc ». Déjà Charlemagne se disait « rex atque sacerdos », roi et prêtre. Le sacre induit un changement d’état, transforme l’oint de Dieu en un « autre homme » (mutatio in alium virum). A Byzance, on se prosterne devant le basileus ; en occident, les rois sont censés disposer d’un pouvoir thaumaturgique : ils guérissent, notamment les écrouelles. Tout comme le princeps romain était « Deus in terris », « Dieu sur terre », l’empereur chrétien est « Christus in terris », « Christ sur terre ».

Même les acclamations populaires, les laudes, qui font partie intégrante du sacre, sont « téléguidées » divinement. « Toujours, dit l’historien et canoniste Eduard Eichmann dans son livre “Die Kaiserkrönung im Abendland” (“Le couronnement impérial en occident”), c’est une volonté supérieure qui se cache derrière la volonté du peuple ». Vox populi, vox dei ! « Populo faciente, Deo inspirante », comme dit le légiste Jean de Paris en 1300 : c’est le peuple qui fait (l’acclamation), mais c’est Dieu qui l’inspire.

Vie et mort des personnalités corporatives

Ecrit par Jean-François Vincent le 04 janvier 2014. dans Philosophie, La une

Vie et mort des personnalités corporatives

Question préliminaire : qu’est-ce qu’une personnalité corporative ? C’est une personne – idéale ou fictive comme on voudra – qui rassemble, récapitule en elle une myriade de personnes réelles, qui – ensemble – en forment la totalité. L’exemple archétypal de cette conception est la théologie paulinienne de l’Eglise-Corps du Christ (Eph 1,22) : « Dieu l’a donné pour Tête à toute l’Eglise qui est son corps ». Chaque fidèle est un membre de ce tout qu’est le Christ-Eglise : cette unité justifie tous les sacrifices et même le martyr ; en se sacrifiant pour le Christ, on se sacrifie pour soi-même, unité fondamentale de la partie et du tout : pars pro toto. Quels que soient les antécédents philosophiques de cette doctrine – tels l’organon aristotélicien ou la sympathéia tôn holôn des stoïciens –, la nouveauté si révolutionnaire pour l’histoire des idées tant religieuses que politiques est cette auto-incorporation dans un corps plus grand et plus important que soi-même, un corps auquel on doit tout, et pour lequel on est prêt à tout.

Au moyen-âge, avec l’instauration du dogme de la présence réelle, on passera du Corpus Christi (désormais réservé à l’hostie consacrée) au Corpus ecclesiae mysticum, dont la tête est le pape, « vice Christ », Vicarius Christi, voire Vicarius Dei. Les légistes médiévaux allaient d’ailleurs étendre bien au-delà le concept. D’abord sur un plan strictement juridique – c’est l’apparition de la persona ficta, l’ancêtre de notre personne morale (les associations, entreprises, syndicats, etc…) – puis sur un plan politique. Le royaume devient Corpus rei publicae mysticum, le souverain étant le caput plebs, la tête du peuple. Au corps spirituel ecclésial, gouverné par le pape, fait pendant le corps moral et politique, dirigé par le roi (ou l’empereur) : « de même que les hommes sont spirituellement réunis dans le corps spirituel dont la tête est le Christ… de même les hommes sont moralement et politiquement réunis dans la res publica, qui est un corps dont la tête est le Prince » écrit le jurisconsulte italien Lucas de Penna. Ce Corpus Principis est un et indivisible, au point que le suicide est criminel, précisément parce qu’il lui porte atteinte : « le suicide n’est pas seulement un crime contre Dieu et la Nature, mais aussi contre le roi, parce qu’il est la tête et perd ainsi un de ses membres mystiques ». La métaphore se fait volontiers nuptiale : chaque chrétien est symboliquement une sponsa Christi, une épouse du Christ ; pareillement chaque sujet est une sponsa Principis, une épouse du Prince.

Se soumettre au vécu

Ecrit par Ahmed Khettaoui le 28 septembre 2013. dans Philosophie, La une

Se soumettre au vécu

Point de vue

S’agit-il d’un défi, d’un enjeu, d’une séquelle, ou d’une émotion agitée !!

Certaines idées…, ou pensées, s’engouffrent directement dans « les profondeurs » afin d’y agir, voire emprunter le chemin « serpenté » du « vécu ». D’autres envisagent une allée étroite ; ténébreuse.

Jadis, la Cité des Grandes civilisations faisait de ses intellectuels ses élites ; l’une de ses belles vitrines !! tel que Platon et autres, voire un reflet d’une civilisation durable et influente.

Au vécu, c’est tout à fait le contraire.

Pour s’y rendre à la piste, il faut s’y enfoncer. Enoncer notre orgueil erré dans un vécu.

S’enhardir à l’actuel, pour pouvoir faire face aux failles et aux tenailles ! et sauver la face ou entasser nos pensées… nos visions, ou à défaut (chez certains) enterrer notre dignité perplexe éblouie dans ce dernier.

C’est – sans doute – avoir l’esprit de la contribution à toute réflexion faisant « acte de présence » face au courant opposant (adversaire) sans crainte ou hésitation !

Il faut qu’on soit « dégourdi » tout court.

Défendre nos idées… nos pensées, nos visions, c’est « paver » cet actuel « probable » ! c’est certainement irriguer cette « demeure » tout en épargnant un regard strident émouvant.

Dans ce contexte, l’approbation, l’adoption reflète ses jets comme elle rejette ses émotions, ses rejets, ses retrouvailles ! et enfante ses fruits ! Pimente aussi sa « marmite » ! dans un étang crotté et souvent cruel. Mais parfois par ses intuitions. Etang paraissant clément dans une « sphère » de tolérance et d’indulgence, il faut se mettre tout d’abord d’accord sur les faits que les « séquelles » en produisent ! Il n’y a pas mille chemins.

Stefan Zweig en La Pléiade Gallimard

Ecrit par Léon-Marc Levy le 07 septembre 2013. dans Philosophie, La une, Littérature

Stefan Zweig, Romans, nouvelles et récits. Avril 2013. 2 tomes. Prix de lancement 116 € (130 € après le 31 août 2013)

Stefan Zweig en La Pléiade Gallimard

avec l'autorisation de «  La cause littéraire »

 

 

L’arrivée en La Pléiade d’une œuvre est en soi, toujours, un événement. Pour le lecteur français, francophone, c’est une sorte de consécration éditoriale suprême d’un auteur et de ses œuvres. La publication de Stefan Zweig constitue donc un événement, et à plus d’un titre. Toute l’œuvre est là, bien sûr, mais aussi et surtout, dans son cas, la dernière demeure en fin de compte de celui qui n’en avait plus vraiment depuis l’exil et qui, en choisissant la disparition physique, disait au monde que son œuvre était son dernier refuge. Ecoutons à ce propos Jean-Pierre Lefebvre dans sa superbe préface :

« Il n’avait pas déserté le monde, (…) il avait seulement fait “sécession”, lui aussi. Non pas dans la rumeur dorée d’une architecture nouvelle fortement imprégnée de ses héritages, ni dans un repli religieux, mais dans le jardin d’un monde de demain, pour mettre un terme à la fuite infinie, et se replier avec armes et bagages dans la seule vie de ce qu’il avait écrit ».

Jamais les écrits de Stefan Zweig n’ont été mieux servis que dans cette édition. Les notices et notes qui éclairent chaque nouvelle, chaque roman, chaque récit, se lisent avec passion parce qu’elles nous apportent les éléments qui ouvrent sans cesse ces œuvres à des horizons et des lumières insoupçonnés.

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