Ars gratia artis ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 28 juin 2014. dans Philosophie, La une

Recension/commentaire du livre de Nuccio Ordine, L’utilité de l’inutile, Paris, Les Belles Lettres, 2014

Ars gratia artis ?

Ars gratia artis, tout le monde connaît cette devise de la Metro Goldwyn Mayer : l’art pour l’art. Tel est un peu (pas assez, nous y reviendrons) le thème de l’ouvrage de Nuccio Ordine, professeur de philosophie, spécialiste de la renaissance, ayant enseigné – entre autres – à l’Ecole Normale Supérieure et à la Sorbonne.

L’objet de son petit traité, il le définit lui-même en introduction : « j’ai voulu réfléchir sur l’idée d’une utilité de ces savoirs dont la valeur essentielle est complètement détachée de toute finalité utilitaire. Certains savoirs sont des fins en soi et – précisément parce qu’ils sont par nature gratuits, désintéressés et éloignés de toute obligation pratique ou commerciale – ils peuvent jouer un rôle fondamental dans la formation de l’esprit et dans l’élévation du niveau de civisme et de civilisation de l’humanité. Dans cette perspective, je considère alors comme utile tout ce qui nous aide à devenir meilleurs ».

Suit un florilège de citations d’auteurs, de toutes époques, abondant dans son sens, et qu’on peut classer par polarités de contraires (ce qu’Ordine n’a pas fait).

En premier lieu, se trouve l’opposition gratuité-mercantilisme, qui revient en boucle, sous l’influence manifeste d’un marxisme gramscien : l’inutile – si utile – s’affranchit des contingences économiques pour se concentrer sur l’essentiel. Et de citer Dante, qui fustige « ces prétendus lettrés qui n’acquièrent pas les lettres pour l’usage de celles-ci, mais parce que grâce à elles, ils gagnent argent et dignité ».

Dignité. C’est précisément ce que perdent les utilitaristes. Ceux-ci se « prostituent », en bons mercenaires qu’ils sont. Ici Ordine convoque Pic de la Mirandole : « celui, par exemple, qui saura se laisser guider par la recherche philosophique sera en mesure de comprendre qu’on ne conquiert pas la vraie dignitas en se livrant à des activités qui ne procurent que des gains, mais en acquérant la connaissance des causes des choses, des voies de la nature, des desseins de Dieu, des mystères des cieux et de la terre ».

Ainsi se confronte, d’un côté, le froid réalisme des matérialistes avec la nécessaire utopie des idéalistes, comme celle du célèbre Thomas More, qui, dans son non moins célèbre ouvrage, L’utopie (1516), propose de faire de la vaisselle en terre cuite et des pots de chambre en or ou en argent !

Reste l’esthétique, un peu oubliée par Ordine. Il mentionne bien Théophile Gautier, « tout ce qui est utile est laid comme les latrines », ou encore Baudelaire, « être un homme utile m’a toujours paru être quelque chose de hideux » ; mais il néglige la thématique – pourtant essentielle dans son sujet – de l’art pour l’art. La formule vient de Théophile Gautier, mais elle a donné naissance au courant majeur de la littérature anglaise de la fin de l’époque victorienne, l’aestheticism, dont les représentants les plus illustres sont Walter Pater et Oscar Wilde. Celui-ci écrit dans la préface au Picture of Dorian Gray : « all art is useless ». Ordine aurait également pu parler, en France, du symbolisme, contemporain de Wilde et Pater, qui rejetait farouchement positivisme et scientisme.

Le reproche, à mon sens, qu’encourt Ordine, est de s’être laissé enfermer dans une critique marxiste de la société capitaliste, alors que son propos – original – méritait des horizons plus larges. Il aurait pu notamment se référer aux travaux de l’anthropologue Marcel Mauss sur la gratuité chez les peuples premiers, et à sa théorie sur le don et le contre-don.

Mais donnons, pour conclure, la parole à Heidegger (cité dans le livre) : « le plus utile, c’est l’inutile ».

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

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