De l’idée de progrès au transhumanisme

Ecrit par Jean-François Vincent le 25 mars 2017. dans Philosophie, La une

De l’idée de progrès au transhumanisme

Le terme même de pro-gressus suggère un mouvement vers l’avant, une avancée. Cela suppose une autre temporalité que celle qui prévalait avant la révélation judéo-chrétienne : l’immuable cyclicité du paganisme, avec sa circularité et ses éternels retours, interdisait une progression durable ; les perpétuelles systoles et diastoles du cosmos stoïcien, tout comme les inspires et les expires de celui de l’hindouisme, imposaient, à chaque fois, de repartir de zéro…

Le monothéisme, à l’inverse, instaura une linéarité du temps, avec un commencement absolu – la création – et une fin non moins absolue. Toutefois l’eschatologie – que ce soit l’olam ha ba, l’avènement du messie chez les Juifs, ou la parousie, le second avènement du Christ chez les Chrétiens – prend une forme apocalyptique, donc catastrophique ; la félicité du siècle futur passe préalablement par l’exceptionnelle dureté de ses signes annonciateurs. L’apocalypse, tout en préfigurant un bien ultime, n’en demeure pas moins un mal en acte, une régression autant qu’une promesse.

Parallèlement, les multiples renaissances qu’a connues l’occident – la carolingienne, la scolastique, avant, bien sûr, La Renaissance du XVIème siècle – étaient tournées vers le passé : toujours, il s’agissait de se conformer au modèle indépassable de l’antiquité en faisant renaître celle-ci, assortie de quelques retouches l’améliorant, mais juste un peu. Il fallut attendre le XVIIème siècle pour qu’émerge l’idée que l’humanité avançait irrésistiblement et de façon à la fois continue et irréversible, vers un mieux. Francis Bacon, dans un ouvrage paru en français en 1624, Le Progrez et avancement aux sciences divines et humaines, écrit : « La fécondité de l’esprit humain est inépuisable et produit continuellement. Ses inventions peuvent être sans fin et sans interruption ». Mieux et pour la première fois, s’affirmait aussi la supériorité du nouveau sur ce qui l’avait précédé. Ainsi Charles Perrault, dans Parallèle des Anciens et des Modernes en ce qui concerne les Arts et les Sciences (1688), n’hésitait pas à affirmer : « Il n’y a point d’art, ni de science qui ne puissent démontrer qu’ils ont reçu depuis le temps des Anciens une infinité d’accroissements considérables ». La fameuse querelle des Anciens et des Modernes était lancée ! Fontenelle, dans sa célèbre Digression sur les Anciens et les Modernes (1687) va plus loin encore : « Etant éclairés par les Anciens et par leurs fautes mêmes, il n’est pas surprenant que nous les surpassions ».

Le mouvement, au XVIIIème siècle, se poursuivit, mais non sans résistance. Ainsi Rousseau, répondant à une question soulevée, sous forme de concours, par l’académie de Dijon : « Le progrès des sciences et des arts a-t-il contribué à corrompre ou à épurer les mœurs ? », prit clairement partie dans son Discours sur les arts et les sciences : le soi-disant « progrès » a corrompu l’humanité en la faisant déchoir de sa bonté primitive. Reprise du thème – très chrétien – de la Chute ; ce qui montre à quel point le caractère linéaire de l’histoire, introduite par la Révélation, constitua une condition – nécessaire, mais en aucun cas suffisante – à l’apparition de l’idée de progrès. Qu’importe ! La notion continua de faire son chemin, notamment grâce à l’Aufklärung allemande. Kant l’affirme sans ambages : « es gibt Vernunft in der Geschichte », il y a de la raison dans l’histoire. Hegel, quant à lui, développe inlassablement ce « sens », cette « raison » que constitue la réalisation de l’Esprit à travers les évènements historiques, réinterprétant de la sorte le schéma néoplatonicien – sortie hors l’Un (proodos), enracinement dans le monde (monos), puis retour à l’Un (epistrophe) – qui devint la classique ternarité, thèse, antithèse, synthèse ; la différence – de taille ! – étant que cette dernière, à la différence du premier (résolument cyclique), ne connaît aucune pause : l’Esprit avance, sans jamais s’arrêter. Marx, substituant la matière à l’Esprit, ne dira pas autre chose.

Le XIXème siècle, qu’il soit marxiste, positiviste ou darwinien, explore, sous des expressions différentes, la même direction. Avec Nietzsche cependant, s’opère un saut qualitatif : la maïeutique du surhomme. Ce n’est plus simplement la société qui progresse, mais l’homme en tant qu’espèce. « L’homme d’aujourd’hui n’est que l’embryon de l’homme du futur » proclame-t-il dans La Volonté de puissance. Cette vision prométhéenne – plus qu’humaniste – d’une surhumanité potentielle allait donner naissance à ce qui se nomme transhumanisme ou posthumanisme et dont le leitmotiv, la perfectibilité indéfinie de l’homo sapiens, accomplit en la surpassant – ô combien ! – la notion de progression. L’AFT, l’Association Française Transhumaniste l’énonce sans ambiguïté : « Nous sommes un courant de pensée qui promeut la modification de l’homme par les technologies, en se fondant sur l’idée que ces dernières permettraient la prise en main de notre condition biologique ». Outre Nietzsche, le transhumanisme s’inscrit dans la lignée d’auteurs de science-fiction, Wells ou Huxley. L’on se trouve alors en présence d’une idéologie du « no limits ».

Ainsi Max More, par exemple, président de la Alcor Life Extension, prétend « congeler les corps des personnes tout juste décédées jusqu’au futur où les avancées technologiques permettront de réparer les dommages leur ayant été infligés ». Robert Ettinger, dans The Prospect of Immortality (1964), avait décrit cette perspective d’une possible résurrection scientifique des corps, et par conséquent d’une société « post mortelle », titre d’un livre de Céline Lafontaine, paru en 2008. « Nous sommes dans cette fragile période de transition » conclut Baudrillard dans son – très transhumaniste – essai, L’illusion de la fin (1992).

Le transhumanisme ne serait-il, en définitive, que le stade ultime de la pensée « progressiste » ? Une hubris paroxistique, en quelque sorte ? « Hubrizein » signifie, chez Homère, « se défaire de toute bride », « se livrer à une course effrénée ». La mutation vers le surhomme nietzschéen, promise par le transhumanisme, signe de fait une dérégulation anthropologique en phase avec la dérégulation économique (le libre échange) et sociétale (la transsexualité découlant de la théorie du genre). « Trans » comme trans-gression et non plus pro-gression.

A brave new world indeed !

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

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