De la vertu en politique

Ecrit par Jean-François Vincent le 18 février 2017. dans Philosophie, La une, Politique

De la vertu en politique

En des temps marqués par un moralisme renaissant et le soupçon généralisé porté sur la probité du personnel politique, un terme semble absent, un terme dont la ringardise même prohibe un emploi qui apparaîtrait par trop ridicule : la vertu !

La vertu pourtant a été le leitmotiv de la philosophie politique du XVIIIème siècle.

Déjà Montesquieu, dans la préface de L’esprit des lois, invite le lecteur à « se vouer, par vertu politique, à l’égalité devant les lois de la République » (au sens de la chose publique, de l’état). Rousseau, quant à lui, dans un ouvrage assez méconnu, Lettre à la vertu, définit cette dernière comme le souci du bien commun (notion thomiste, s’il en est !) : « mon bonheur, écrit-il, dépend du concours de mes semblables ; il est manifeste que je ne dois plus me regarder comme un être individuel et isolé, mais comme une partie d’un grand tout ». Et, évidemment, le modèle indépassable demeure la virtus romaine. Diderot, dans son Essai sur les règnes de Claude et de Néron, assimile le vertueux au philosophe et le vicieux au tyran. Il interpelle, comme suit, Sénèque, condamné à mort par Néron : « dis-nous, grand philosophe, quelle fut alors ta consolation et ta force : la vertu ! La vertu qui te restait et dont le tyran ne pouvait te dépouiller ». L’historien anglais, Edward Gibbon, auteur d’une monumentale History of the decline and fall of the Roman empire, en fait d’ailleurs LE moteur principal de l’histoire : « the vast extent of the Roman empire was governed by absolute power, under the guidance of virtue and wisdom ». La chute de Rome coïncidant ainsi précisément avec l’amollissement des mœurs et la prévalence de la corruption…

Cette idéologie de la vertu n’en resta pas à un niveau purement théorique ; elle fut mise en pratique – et de quelle manière ! – par la Révolution française.

Robespierre inaugura, en effet, ce que Louis Madelin nomme « le règne de la vertu ». Il le dit très clairement lui-même le 25 décembre 1793 dans un discours devant la Convention : « le ressort du gouvernement populaire dans la paix est la vertu ; en révolution, il est à la fois la paix et la terreur ». Il convient donc d’éliminer les vicieux – il vise, entre autres, Danton et Hébert : « la vertu est en minorité, la vertu a toujours été en minorité (…) que le tribunal révolutionnaire soit actif contre le crime et finisse tout procès en 24 heures ».

Saint-Just de son côté surnommé « l’ange de la pureté révolutionnaire » ne cessa de dénoncer les turpitudes de la noblesse et du clergé, dans un poème au titre évocateur : « L’Organt de 1792, poème lubrique en XX chants, par un député de la Convention nationale ».

La pureté – religieuse ou révolutionnaire, peu importe – si justement décriée par BHL (cf. La pureté dangereuse, 1994) risque, en permanence, de dégénérer en un puritanisme. Cette vertu, dont jadis le divin marquis conta les malheurs, servit de mobile à tant de crimes qu’il est permis de lui préférer une – plus cynique mais plus réaliste – tolérance aux humaines imperfections. Ce que ne peut, en définitive, supporter le peuple dans les fautes des élites, c’est qu’elles lui renvoient, comme dans un miroir, son propre délabrement moral.

Pour ma part, j’incline plus vers un Talleyrand plus que vers un Saint-Just…

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (3)

  • bernard péchon pignero

    bernard péchon pignero

    19 février 2017 à 13:49 |
    On va encore penser que je suis plus expert dans la psychosociologie des chats qu’en politique. Mais tant pis. Si on vous suit, et si je vous ai bien lu, cher JFV, il vaut mieux renoncer à défendre la vertu, mère du puritanisme, et accepter avec Talleyrand qu’il y ait de la merde dans le bas de soie, ou, comme le déplorait le président Herriot, tout en le préconisant, que l’andouillette en ait un peu le goût. Pour ma part, je n’aime pas l’andouillette, ni l’andouille d’ailleurs mais il ne s’agit pas ici de gastronomie mais de cuisine électorale. Donc, passons sur les déboires juridico-fiscaux de nos candidats. Ceux de madame Le Pen sont tout à son honneur, aux yeux de ses fans qui détestent la bureaucratie bruxelloise. Ceux de monsieur Fillon sont à mettre, pour les siens, au compte d’un acharnement injustifié sinon par la jalousie. Et puis, il n’y a pas de plan B, alors … A ce propos, je m’étonne – mais je ne comprends décidément rien à la politique – que M. Xavier Bertrand (ce n’est pas parce que c’est le président de ma région) qui n’a pas démérité, que je sache, face à la dame blonde sur ses terres, et qui a bien décumulé ses mandats (c’est peut-être pour ça) ne soit pas un plan B crédible. Mais bon ! Donc résumons. Si le jeune Macron ne parvient pas à faire un électorat compact des différents segments de marché qu’il cible tour à tour, si la gauche ne réussit pas à construire une chimère tricéphale viable plus d’une semaine, on va retrouver l’équation initialement prévue de Fillon contre Le Pen. Mon idée est que si les français sont tant soit peu vertueux, ou s’ils sont légèrement lassés de ces histoires malodorantes, ils vont s’abstenir en masse faute de pouvoir voter pour l’un ou pour l’autre. Et dans ce cas, c’est Le Pen qui fait sauter le plafond de verre car son électorat est le plus solide, surtout grossi de quelques despérados actifs. Conclusion, comme vous ne le dites pas, cher JFV parce que vous êtes trop bien élevé, on est bien dans la m… et mieux vaut l’accepter. N’empêche que ça va vraiment me faire mal (j’oubliais de vous dire que je suis un type plutôt vertueux… enfin j’essaye) s’il faut voter tendance Talleyrand. Dans une pièce de potaches que j’avais écrite en pension, je jouais Talleyrand. Dur de reprendre le rôle cinquante cinq ans après ! Tristes temps, vous dis-je.

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  • Martine L

    Martine L

    19 février 2017 à 12:22 |
    Vertu ou simplement morale, ou à tout le moins, façons polies de savoir se tenir, face aux autres ou à soi. La période est plus que bruyante en la matière, et le feuilleton du triste sire Fillon, qui trône sur son absence de sens moral en politique, via ce qu'on aurait pu croire le brider: sa morale personnelle et religieuse... Baste ! Quel foin mal odorant. Vous parlez essentiellement de chez nous, notre Histoire, notre « vertu et terreur, et terreur et vertu », un bien beau texte, au demeurant, mais il serait pertinent d'aller butiner outre Atlantique, où, on le sait la morale a un tout autre fumet : la Bible à la Maison Blanche, le « mensonge » qui peut entraîner l'impeachment, les affaires Clinton-la-stagiaire, et DSK devant la justice... Donc, la vertu varie pas seulement dans les temps historiques, mais géographiquement ; une variable culturelle, en fait.

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      19 février 2017 à 13:10 |
      Mon propos n'était - évidemment pas! - de préférer le vice à la vertu, la malhonnêteté à l'intégrité ou le mensonge à la vérité; mais plutôt de souligner le fait que les plus "purs" ne sont pas forcément les meilleurs, ni le plus inoffensifs. A cet égard, Talleyrand - "de la merde dans un bas de soie", dixit Napoléon - a servi non seulement ses propres intérêts, mais ceux de la France, à travers trois régimes et beaucoup mieux que bien d'autres, pourtant plus intègres moralement...

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