Du côté de chez Nietzsche

Ecrit par Léon-Marc Levy le 18 juillet 2011. dans Philosophie, La une, Histoire

Du côté de chez Nietzsche


La question de la philosophie de Friedrich Nietzsche est récurrente. Plus précisément, la question de ses effets au XXème siècle. Pas seulement (je dirais même pas particulièrement) chez les philosophes. Elle revient, de façon itérative, même dans les cercles les moins férus de philosophie. Et on comprend aisément pourquoi. La question de Nietzsche n’est pas seulement philosophique. Elle déborde bien sûr non seulement sur les territoires de la  psychologie mais aussi (et ce bien malgré Nietzsche lui-même) sur l’histoire contemporaine dans ses pages les plus sombres.


Une cohorte de philosophes, de penseurs, de politiques, a entrepris, depuis le vivant même de Nietzsche, un effort constant pour tisser un lien structurel entre la pensée nietzschéenne et le nazisme, un amalgame imaginaire entre deux conceptions du monde aux opposés l’une de l’autre. La logique qui préside à cette volonté d’amalgame est clairement lisible :

-       Nietzsche est un géant de la pensée et son « enrôlement » dans la mouvance nationaliste et antisémite de la fin du XIXème et du début du XXème siècle constitue un enjeu énorme pour les bateleurs de « l’ordre Nouveau » qui manquent cruellement de penseurs de ce « tonneau ».


-       Les thèmes nietzschéens et le style de l’œuvre, se prêtent particulièrement bien à ce type de tentative de « récupération ». Nietzsche est un penseur, un moraliste inflexible, aristocratique, libertaire, provocateur. Il choisit toujours la formulation la plus choquante, la plus dérangeante, convaincu que la stimulation de la pensée du lecteur passe par quelques « hoquets » (voir « l’Antéchrist », la plus « provo » des œuvres de Nietzsche). Jacques Derrida écrit : « On n'évitera pas la provocation de Nietzsche. C’est entre autres par elle que Nietzsche se rend inévitable » (in « Eperons »). La provocation est, dans les outils du philosophe, porteuse d’interrogations et il sait que le statut de sa parole sera sujet de toutes les interrogations : il est la matière même de son témoignage !


« Prévoyant qu’il me faudra sous peu adresser à l’humanité le plus grave défi qu’elle ait jamais reçu, il me paraît indispensable de dire qui je suis. On devrait, à vrai dire, le savoir, car je ne suis pas de ceux qui « n’ont pas laissé de témoignage ». Mais la disproportion entre la grandeur de ma tâche et la petitesse de mes contemporains s’est manifestée en ce que l’on ne m’a ni entendu, ni même aperçu. Je vis du seul crédit que je m’accorde [Ich lebe auf meinen eigenen Kredit hin]. Peut-être mon existence même est-elle un préjugé ? » (Ecce Homo)


On peut ajouter à cela qu’il ne s’est pas agi que des contemporains de Nietzsche, mais de générations de prétendus « successeurs » ou « héritiers ».


Mais revenons à la sordide « filiation ». Au moins sur deux points, essentiels. De quoi s’agit-il ? De quoi est pétrie l’idéologie national-socialiste ? Fondamentalement de deux « pâtes » obsessionnelles : le nationalisme et l’antisémitisme. La glorification de la Patrie, conçue comme Empire (Reich) « aryen », et la haine meurtrière du Juif, conçu comme l’ennemi irréductible de l’Empire et sa perte.


Un coup d’œil à Nietzsche sur ces deux fantasmes fondateurs du nazisme :


-   L’antisémitisme :


Ainsi parlait Friedrich Nietzsche :

« Aux temps les plus sombres du Moyen Age, quand le rideau des nuages asiatiques pesait lourdement sur l’Europe, ce furent des libres penseurs, des savants, des médecins juifs qui maintinrent le drapeau des lumières et de l’indépendance d’esprit sous la contrainte personnelle la plus dure, et qui défendirent l’Europe contre l’Asie; c’est à leurs efforts que nous devons en grande partie qu’une explication du monde plus naturelle, plus raisonnable, et en tout cas affranchie du mythe, ait enfin pu ressaisir la victoire, et que la chaîne de la civilisation, qui nous rattache maintenant aux lumières de l’Antiquité gréco-romaine, soit restée ininterrompue. Si le christianisme a tout fait pour orientaliser l’Occident, c’est le judaïsme qui a surtout contribué à l’occidentaliser de nouveau : ce qui revient, en un certain sens, à faire de la mission et de l’histoire de l’Europe une continuation de l’histoire grecque » (Humain, trop humain)


-   Le Nationalisme :


Nietzsche met au centre de sa pensée que le philosophe véritable, dont la vertu fondatrice est l’indépendance, ne saurait être qu’un «sans-patrie», ou comme il le dit encore « un bon Européen » (Le Gai Savoir, § 377), détaché de toute prévention, favorable ou hostile, à l’égard des peuples et des nations. La question capitale n’est pas celle de la politique mais bien celle de la culture, c’est-à-dire des valeurs et des possibilités d’épanouissement de la vie qu’elles commandent. C’est la responsabilité propre du philosophe que de produire des règles en la matière afin de servir l’humanité en « médecin » et en particulier de « relier les peuples » (Ecce Homo) au lieu de les opposer.

Nietzsche accuse ses compatriotes qui, en abdiquant toute exigence en matière intellectuelle et tout sens de la responsabilité, ne jugent plus rien qu’en fonction du principe national le plus aveugle : « « L’Allemagne, l’Allemagne par-dessus tout », cela, je le crains, a sonné le glas de la philosophie allemande... » (Crépuscule des idoles, « Ce qui abandonne les Allemands », § 1.)

De manière plus large du reste, Nietzsche dénonce avec la plus grande virulence les ravages du nationalisme : « la maladie et la déraison la plus destructrice de culture qui soit, le nationalisme, cette névrose nationale, dont l’Europe est malade, perpétuant la division de l’Europe en petits États, la petite politique de clocher » (Ecce Homo).

Voilà. Juste deux pas « du côté de chez Nietzsche ». J’ai laissé le penseur se défendre lui-même, la lecture de son œuvre est dans tous les cas la meilleure voie de sa défense, puisque – encore et encore – le malentendu Nietzsche insiste !


Reste la question centrale des philosophes : Une œuvre est-elle vraiment celle que son auteur a écrite ou celle que des générations de lecteurs ont pu lire et utiliser, pour les plus nuisibles d’entre eux, à des fins ignobles ? Vertige… qui ne concerne pas seulement Nietzsche …


Léon-Marc Levy


A propos de l'auteur

Léon-Marc Levy

Léon-Marc Levy

 

Modérateur

Professeur agrégé de Lettres Modernes

Maîtrise de philosophie

Directeur du magazine "La Cause Littéraire"

Rédacteur en Chef du "920-Revue.fr"

Animateur de "Thème et Texte"

 

Commentaires (7)

  • Jean Le Mosellan

    Jean Le Mosellan

    21 juillet 2011 à 12:13 |
    Le côté poète de notre grand philosophe n’est pas assez souligné, comme vous l’avez dit,cher Léon-Marc,en d’autres occasions. Ainsi Zarathoustra peut être lu sous l’angle de la poésie, avec son ton biblique et son rythme à l’Ezéchiel. C’est d’ailleurs peut-être pour cela qu’il faut le lire. Mais la poésie se retrouve ailleurs aussi dans son œuvre,comme dans Le Gai Savoir : «Toi qui,d’une lance de flamme/ Brise la glace de mon âme/ Et qui la chasse vers la mer/ De ses plus hauts espoirs/ Toujours plus claire et plus saine/ Libre dans sa contrainte aimante/ Elle célèbre les miracles/ O le plus beau mois de janvier ! »

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  • Arianna

    Arianna

    20 juillet 2011 à 12:59 |
    Bonjour Léon-Marc,
    Ave Friedrich !
    "Je suis une chose ce que j’écris en est une autre. Il convient ici, avant même de parler de mes écrits, de se demander s’ils sont ou ne sont pas compris. Je le ferai avec toute la désinvolture qui s’impose, car cette question est encore loin d’être à l’ordre du jour. Moi non plus, je ne suis pas encore à l’ordre du jour : il en est qui naissent posthumes… Un jour ou l’autre, on aura besoin d’institutions dans lesquelles on vivra et on enseignera comme je conçois qu’il faut vivre et enseigner : peut-être même créera-t-on des chaires spécialisées dans l’interprétation du Zarathoustra. Mais je serai totalement en contradiction avec moi-même si j’espérais trouver dès aujourd’hui des oreilles et des mains aptes à saisir mes vérités : que l’on n’entende pas aujourd’hui, que l’on ne sache pas aujourd’hui prendre ce que je donne, c’est non seulement compréhensible, mais cela me semble même juste." (Ecce Homo)
    Allez une de mes favorites pour ouvrir la danse : "Pourquoi est-il si avisé?"(Ecce homo)
    Tout d'abord, je veux souligner la justesse de votre texte dans sa tendance globale en ce qu'il repose Nietzsche pour ce qu'il est : un penseur.
    Avoir dit cela n'est encore rien dire certes mais je précise immédiatement qu'un penseur, du moins dans mon usage personnel de la terminologie, n'est pas quelqu'un sans incidence et sans accidents.
    "Je suis belliqueux de nature. L’agression fait partie de mes instants." (Ecce Homo) Sa philosophie c'est à coups de marteaux qu'elle doit se faire et c'est heureux : il faut secouer de sa léthargie la vulgate bienpensante ; exit le prozac. :-D
    D'ailleurs, Derrida le dit très bien.
    Vous posiez également que Nietzsche concernait outre les cercles philosophiques (rien que la notion de cercle philosophique est du reste une contre-pensée) parlait à tous, parfois de manière poétique selon beaucoup et c'est très vrai ne ce que la poésie est de l’esprit des muses, elle chante et elle danse. Pour ma part, je pose très fermement que Nietzsche écrit comme l'on compose et qu'il n'est pas (lui non plus) musicien par hasard. Bien lire Nietzsche selon moi requiert une très bonne oreille musicale et lorsque l'on est musicien, on est clairement aidé car ses pensées sont des mouvements avec développements et réexpositions des thèmes.
    Une autre dimension sur laquelle appuyée : l'humour! Dieux que l'on peut pleurer de rire parfois à le lire et relire! Lorsque c'est Dionysos qui parle, on décolle immédiatement.
    Je ne veux pas vous paraphraser aussi je ne reviens pas sur l'évident rejet/amour (il fonctionne toujours ainsi de toute manière) des Allemands ces "teutons cul-de-plomb", du monothéisme (j'adore particulièrement cet aspect :-D), mais insiste sur ce qu'il faille être très vigilent sur son rapport à la Nation qui n'est certes pas ce que l'on pourrait croire pouvoir en dire de nos jours.
    Enfin, et aussi parce que j'ai lu les commentaires précédents, je tiens à souligner que l'on peut toujours tout récupérer au service d'une idéologie dans l’absolu, de Platon à Nietzsche en passant par Spinoza et Rousseau. L’excellence du système mis en place par Staline en est un organon démonstratif vivant.
    Le plus comique concernant Nietzsche et c'est là aussi sa victoire et son sceau final est qu'il est abhorré de tous bords : les fascistes et les catholiques (monothéistes orthodoxes aussi) le détestent parce que "Dieu est mort" (contresens interprétatif séculaire ça aussi!), les militaristes bêlants antifascistes le détestent parce que la notion de Surhomme a été outrageusement déformée et récupérée alors que l'übermensch a toujours été celui de la conscience élevée et certainement pas notre blondinet teuton aux muscles d'aciers et teint d'airain des iconographies nazies, les wagnériens/istes à cause du rejet et de la dénonciation de Wagner. Au passage notons d’ailleurs qu'à travers Bayreuth et le compositeur c'est bien un procédé de culte de la personnalité très utilisé par les totalitaires qui lui donne des nausées... Enfin, il est rejeté par les "humanistes" parce qu’il sait que la pensée (mais ce n’est pas nouveau !) n’est pas un "lieu commun" : il semble élitiste. Oui et alors ? Il n’y a en effet aucune légitimité à prôner cette fameuse, très à la mode d’ailleurs encore aujourd’hui voire de plus en plus, "égalité" de tout à chacun. Si c’est un délire utopiste ce n’est pas pour autant. Il faut avant tout une éducation et un désenclenchement d’une autre "mauvaise" habitée de rites sociologiques dénoncés au travers de son œuvre. Pour penser il faut se désentraver de certaines choses et oser entrer là où ça fait peur, mal, rebute, etc..
    Bref, Nietzsche, de loin, on peut l’accommoder à toutes les sauces, un peu comme ce pauvre Mozart quand j'y pense! Et puisqu’il déplaît on lui cherche encore le défaut psychologique, la faille névrotique, etc.. Mais connaissons-nous beaucoup de personnes, auteurs ou non qui en soient exemptées? D’ailleurs n’est-ce pas la condition pour avoir le besoin de penser, d’écrire et formuler???
    Toujours est-il que Friedrich est indispensable, il pense, ça secoue et c’est bien comme ça.
    A nous de suivre… :-D

    Arianna Strauss

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  • Jacques Guyonnet

    Jacques Guyonnet

    19 juillet 2011 à 12:48 |
    "Mais la disproportion entre la grandeur de ma tâche et la petitesse de mes contemporains s’est manifestée en ce que l’on ne m’a ni entendu, ni même aperçu. Je vis du seul crédit que je m’accorde"

    J'aime ça !

    "[Ich lebe auf meinen eigenen Kredit hin]. Peut-être mon existence même est-elle un préjugé ? » (Ecce Homo)"

    On peut ajouter à cela qu’il ne s’est pas agi que des contemporains de Nietzsche, mais de générations de prétendus « successeurs » ou « héritiers ».
    Il faut se souvenir d'une chose intéressante : Nietzsche est amoureux fondu de la femme de Wagner, Cosima. Elle est à cent coudées au dessus de Lou mais je ne pense pas qu'elle ait envisagé de quitter son grand homme, qui sait aussi être très lourd et désemparé.
    Dans les correspondances de Wagner on trouve ceci :
    "Nietzsche m'inquiète, il est amoureux de Cosima. Je crois qu'il se masturbe, je lui ai conseillé de bains de pied à la moutarde."

    Sur quoi, peu après, notre Nietzsche rompt avec le Maître et écrit ""Le Cas Wagner" dans lequel il dit deux choses fascinantes
    L'une est eugénique et ce n'est que là qu'on pourrait le rapprocher du futur empire nazi (mais également de l'Amérique et de la Californie), elle est simple : les longues jambes sont l'aboutissement de la race.

    L'autre le situe très loin de la Germanie, il conchie les opéras de Wagner et choisit le Sud contre le Nord, en l’occurrence un Français, Bizet, pour son opéra Carmen. Il n'aura de cesse de nous chanter les louanges du ciel méditerranéen, la clarté du Sud, il anticipe le club Med… mais surtout pour rejeter la pesanteur germanique, les idéologies qu'il prête à Wagner.

    "Reste, entière et incontournable, la question centrale des philosophes : Une œuvre est-elle vraiment celle que son auteur a écrite ou celle que des générations de lecteurs ont PU lire et utiliser, pour les plus nuisibles d’entre eux, à des fins ignobles ? Vertige quand tu nous tiens…"

    Nice conclusion !!!

    Jacques Guyonnet

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  • René Thaur

    René Thaur

    19 juillet 2011 à 00:47 |
    Sans doute a-t-il été “récupéré", comme peu après Péguy, dans d’autres circonstances. Je conseille à tous de le relire directement, ça vaut la peine et pour les commentateurs, commencez par Deleuze et Valadier par exemple.
    Merci LML d'oeuvrer à poser Nietzsche sur ses vraies bases.

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  • Luce  Caggini

    Luce Caggini

    19 juillet 2011 à 00:16 |
    Mais « Où ranger Wagner  »?

    Restons allemands sans être véritablement allemands .
    Non seulement la bague de Parsifal est un peu lourde à porter , mais elle est très encombrante pour le reste de la composi­tion harmonique de la partie emmanchée du monde chrétien dans la foret chevaleresque d’ une réalité à un jeune homme sans intérêt particulier
    .Par conséquent , laissons aux érudits et aux savantiers l e monde du rêve du mariage entre maris et femmes, entre mainates et monasterinnes , entre rois et murènes ,entre reines et inertes maris, la sinistre vocation du bénéficiaire talent de la vérité sur ma véritable mue du roi de la terre en roi de la marée montante du nazisme du 21 e siècle .

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  • Christine Mercandier

    Christine Mercandier

    18 juillet 2011 à 20:28 |
    Bien entendu, Ntzs est un géant de la pensée. On ne saurait le taxer de nationalisme ou d'antisémitisme. Mais la question n'est pas (que) là : certains textes prêtent à équivoque et ont été relus - et remalaxés - à leur profit par les nazis. Et surtout sa négation de la morale judéo-chrétienne ie de la morale universelle - en un mot son immoralisme - est grosse de cataclysmes. La crise de notre temps est une crise du "Décalogue" à laquelle Ntzs contribue.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    18 juillet 2011 à 17:30 |
    Belle analyse qui dédouane Nietzsche de toute accusation d'antisémitisme ou de nationalisme...Mais quid de son antichristianisme?

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