Existe-t-il un « sacré » laïc ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 23 août 2014. dans Philosophie, La une

Existe-t-il un « sacré » laïc ?

Le « sacré » étymologiquement renvoie à la sphère religieuse. Est « sacer » ce qui a été con-sacré aux dieux, afin de préserver cette entente, cette cohabitation, ce pacte (pactum dérive de pax) qui assure la paix entre la communauté humaine et celle des cieux, ce que les romains nomment la pax deorum.

Cette consécration a un caractère sacrificiel (sacrifice = sacer facere, rendre « sacer »). Les « sacra » sont les animaux immolés pour plaire aux divinités, immolation liée au printemps : on offre ainsi de manière propitiatoire les premiers nés de l’année (à l’origine sans doute des enfants), ce que l’on appelle le ver sacrum (rien à voir avec le Sécession viennoise !). A l’époque archaïque, avant l’apparition des pontifes, le roi présidait aux sacrifices en tant que « rex sacrorum » ou « rex sacrificulus ».

Mais c’est le droit et non la religion qui nous livre l’essence du sacré. Le « sacramentum », dans un procès, désigne la somme déposée par chaque partie, et qui demeure indisponible jusqu’à ce que le juge ait tranché. Indisponible, voilà le maître mot. En 494 avant notre ère, la plèbe réunie sur le Mons Sacer a « sacré » les tribuns de la plèbe, institution nouvellement créée, pour les garantir contre toute atteinte, toute agression physique. A son éventuel adversaire, le tribun prononce la formule « sacramentelle » : « sacer esto ! », littéralement « sois sacer ! », autrement dit voué – en théorie ! – à l’immolation pour apaiser le courroux divin. La personne du tribun, en effet, est inviolable, « sacrosainte » ; personne ne saurait lever la main sur lui.

Aujourd’hui encore, le Code Civil affirme l’inviolabilité des personnes et des biens. Art 16, 16-1 : « la loi assure la primauté, interdit toute atteinte à la dignité de celle-ci et garantit le respect du corps humain dès le commencement de la vie (…) chacun a droit au respect de son corps. Le corps humain est inviolable ». Mieux, ce qui se rapproche le plus du « sacer » romain est le « principe d’ordre public d’indisponibilité du corps humain », défini par la Cour de Cassation en assemblée plénière, le 31 mai 1991 : de même que la part des dieux à Rome, l’individu est indisponible ; nul ne peut en disposer, si ce n’est lui-même. En ce sens, l’individu est très officiellement « sacré ».

La propriété aussi, et plus anciennement encore. Art 544 : « le droit de propriété est inviolable et sacré ». Le mot figure noir sur blanc. Sainte propriété qu’il fallait à tout prix protéger de la spoliation. Toutefois les travaux préparatoires à l’élaboration du Code Napoléon précisent : par de là les biens, c’est la personne de leur propriétaire que l’on « consacre » de la sorte : « la propriété, c’est l’inviolabilité de celui qui la possède ». Tout au long des XIXème et XXème siècles, on assistera d’ailleurs à une « désacralisation » du droit de propriété : d’absolu, celui-ci devient progressivement relatif ; ses limites – parmi beaucoup d’autres – sont les droits des particuliers (par exemple les servitudes de passage) ou ceux de l’état (expropriation en cas de nationalisation).

Il existe par conséquent une échelle laïque du sacré, au sommet de laquelle trône le bien commun et, au-delà, la personne humaine qui en bénéficie. Cette sacralisation de la personne s’observe également, à un niveau collectif, dans la sacralisation de l’humanité toute entière ; les crimes contre l’humanité sont les seuls à être imprescriptibles.

Les hommes ont fini par prendre la place des dieux antiques. Cette prééminence est le fondement même de la souveraineté du peuple, qui a prévalu sur l’absolutisme de droit divin. Vox populi, vox dei.

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (1)

  • Danielle Alloix

    Danielle Alloix

    23 août 2014 à 18:46 |
    Fort pertinent ! c'est vrai qu'on peut se demander si, visée par cette " échelle laïque du sacré" il n'y a pas toute démocratie en installation, et ce " bien commun" comme principe fondateur à sauvegarder en tous domaines. Lorsqu'on regarde - à l'inverse de cela, les régressions en termes de droits de l'homme véhiculés par exemple par les Intégristes en action actuellement dans le monde musulman, visant - eux, à réintroduire ou à conforter un sacré religieux aux antipodes du bien commun, votre texte prend tout son sens et invite à la réflexion

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