La passion d'analyser. De Newton à Freud

Ecrit par Eva Talineau le 27 janvier 2012. dans Philosophie, La une, Psychologie

La passion d'analyser. De Newton à Freud

 

Stig Dagerman, Dieu rend visite à Newton (1727) extraits (1) :

 

 

« Parfois, Dieu se lasse de son être de lumière et de silence. L’éternité lui donne la nausée, il laisse tomber son manteau. Nous voyons une ombre se dessiner parmi les étoiles, la nuit vient. Dans la maison de Newton, on se dispose, sans le savoir, à recevoir l’étrange visite »… « Et voici Dieu qui pénètre dans le cabinet de travail de Newton… C’est une pièce où, d’un commun accord entre Newton et le reste du monde, personne ne parle. Durant toute sa vie, Newton a amassé du silence, dans cette pièce immense… Il y a là le silence ionien, le silence conjugal, le silence de la mer de Chine, celui des sommets des Alpes… » « près du foyer, loin derrière le vieux Newton, un serviteur en livrée rouge prépare le thé de minuit… il écarte les salamandres, qui se rassemblent autour du trépied… Il voudrait les chasser à grands cris comme le font les soldats et les servantes, mais il est muet, né de parents muets. Ils ont tous été muets, depuis les origines des temps, tous ceux de sa famille. Même son cœur est muet et bat sans bruit. Les choses même deviennent muettes entre ses mains. Si cet homme frappe une pierre d’un marteau, marteau et pierre se taisent, et s’il approche un âne qui brait, l’âne devient muet. Il est le fils du silence, et Newton l’aime ».

De ce dont fut tissée la passion qui a porté Newton – plus encore que Descartes, père spirituel de la science et de la rationalité moderne, qui le premier a entrepris de questionner le monde par l’intermédiaire d’un langage abstrait – celui des mathématiques – dont la logique est autre que celle qu’on peut « imaginer » par le consensus d’un « sens commun » – et cela avec une fécondité dont nous sommes, nous et le monde moderne qui nous porte, les produits – de cette passion qu’évoquent à nos oreilles en y répondant sous forme inversée, en écho poétique, les mots inspirés de Stig Dagerman, Loup Verlet, dans La malle de Newton (2), nous livre des éléments. Voyage épistémologique qui éclaire sur bien d’autres choses que son objet (la naissance de la physique moderne, les contradictions qui ont habité Newton, son fondateur) – comme c’est souvent le cas de toute recherche marquante – tout en laissant intact le mystère de ce que la nature puisse être interrogée ainsi, et réponde d’une manière qui tire en conséquence.

 

Newton fut le premier à amener sur la scène du monde la passion d’analyser. Non pas en réduisant l’inconnu à du connu, en « comprenant » les choses, en les décomposant en éléments déjà sus appartenant à un ordre du monde censé aller de soi, et pouvoir être discuté et compris de manière consensuelle. C’est ce que faisaient encore, au siècle d’avant, Kepler et Galilée, qui essayaient tant bien que mal de « sauver » la théorie, de concilier leurs observations des mouvements des planètes et le cadre logique/théologique au sein duquel ils étaient nés, de les rendre « compréhensibles » à leurs contemporains. Newton lui, a fait un autre pas, décisif – expliquer le connu par de l’inconnu, en inventant des questions inédites, formulées mathématiquement, et jusqu’à lui jamais posées à l’univers physique. Ainsi, sans le savoir, enracinait-il sa pensée dans « rien » d’existant, dans la pure supposition sans forme préexistante que de ce « rien », il serait possible de tirer des conclusions qui tiendront, que à partir des réponses à ces nouvelles questions, jusque-là inédites, un « quelque chose » sera, et sera cohérent. Ce sera la Science Moderne. Imaginer le monde tel qu’il fût avant ce pas décisif relève pour nous de contorsions mentales et intellectuelles dépourvues de toute évidence.

 

Ce pas aurait-il pu ne pas se faire ? Qui peut le dire ? Ce passage, en tout cas était dans l’air, un des possibles de ce temps et de ce lieu, l’Occident au 17ème siècle. Et il se fit, là, introduisant une discontinuité radicale, rendant caduc, fissurant à jamais, le fantasme de totalisation du savoir, d’humanisme, tel qu’il avait pu atteindre son apogée aux temps de la Renaissance, incarné dans des figures comme celle de Pic de la Mirandole – rompant aussi – sans le savoir – avec le régime des « trouvailles » aléatoires, sporadiques – reconnues et exploitées, ou méconnues et oubliées – qui ont, de toujours, jalonné la préhistoire, puis l’histoire humaine.

 

 

Lui qui alla jusqu’à écrire, un jour « hypotheses non fingo » (je ne forge pas d’hypothèses) – a pris – sans le savoir – il croyait déchiffrer le langage de Dieu, les lois que Dieu avait données au monde, le langage au moyen duquel Dieu « faisait marcher » le monde, d’ailleurs, dans le même temps où il interrogeait activement l’univers physique, il scrutait aussi les textes sacrés, ancien et nouveau testament, pensant en avoir déchiffré l’énigme, le sens ultime, le « code » qui en dirait la vérité, selon lui univoque – a pris, donc, cette décision aux conséquences incalculables, de ne pas se contenter d’observer « ce qui est », d’essayer de le comprendre intuitivement, en imaginant, en proposant des « explications » compréhensibles. Le premier, il s’est décentré de ce régime « explicatif », celui intuitif de la causalité, se mettant en position d’inventer, face à l’univers un mode de questionnement – puis, par un acte dont il ne mesurait nullement la portée fondatrice, de poser et supposer qu’à partir des réponses induites par ces questions, elles-mêmes de plus en plus complexes, et formulées dans un langage mathématique qu’il contribuait à développer – ensuite d’autres ont pris la suite – une « vérité » pourrait être atteinte. Karl Popper dit de cette démarche – aller de l’inconnu au connu et non l’inverse, que c’est elle qui spécifie la démarche scientifique – se poser activement face au monde, choisir un langage au moyen duquel l’interroger, prendre acte des réponses, en examiner la cohérence interne, en tirer des conséquences.

 

La passion d’analyser, de converser avec le monde, non pas en le lisant tel qu’il se présente, comme une donnée immédiatement compréhensible et préhensible, mais en le questionnant activement de la manière qu’il a inaugurée, et en en exigeant, et obtenant, des réponses précises et chiffrées, consuma la vie de Newton. Il ne se maria pas, n’eut, au dire de ses biographes, aucune vie sexuelle, n’eut pas d’enfants, même illégitimes, et très peu d’attaches humaines. Son seul autre, qu’il interrogeait passionnément, dans une langue de plus en plus complexe qu’il inventait et enrichissait à mesure, et qui lui répondait en retour, ce fut la Création elle-même, non les créatures incarnées. De temps en temps, surtout vers la fin de sa vie, il était fou, mélancolique, et même, paraît-il, halluciné. Peut-être ne savait-il plus questionner avec fécondité ? Le silence, alors, au lieu de bruire de grâce et de mystère, qu’il rencontrait en chiffrant et déchiffrant, se refermait-il sur lui ? On ne sait pas trop. C’est au sortir d’une longue période de silence aussi que Stig Dagerman écrivit ce livre étrange, cité au début. Ce après quoi cet écrivain- poète se suicida, à 31 ans. Newton, lui, en avait 84 lorsque « Dieu vint lui rendre visite », et qu’il termina de mourir.

 

Des bibliothèques entières ont été écrites à propos de la « scientificité » de la psychanalyse, pour l’affirmer ou la nier, et autour du fait que Freud, homme du 19ème siècle, a eu le projet d’inscrire son œuvre au sein de la Science telle qu’elle se pensait à son époque, telle que lui-même imaginait qu’elle était, conquérante, décidée à élucider le réel, en dévoiler « la vérité ». Il est certain que c’est sous cette forme d’enfin « théoriser » et permettre de comprendre les mystères de la vie psychique, y faire toute la lumière, que la jeune « science psychanalytique » est entrée dans le monde, soutenue par Freud et ses compagnons de route comme une « cause ». De nombreux travaux, ensuite, ont développé, à la suite et autour de Lacan, l’idée que, sous couvert de cette « scientificité » affichée, c’est le sujet forclos de la science qui, à travers la psychanalyse, faisait retour dans la pensée Occidentale. Daniel Sibony (3 et 4), lui, exprime une autre pensée de la chose. Pour lui, la psychanalyse est le retour de la question du symbolique en acte, de la question de l’Etre à inscrire dans l’existence singulière, qui se donne une chance de trouer le fantasme d’accès direct à l’universel qui est celui de notre temps. Retour du symbolique telle qu’elle avait été « traitée », introduite dans le monde, mise en forme une première fois, par les textes bibliques hébreux, « geste » inaugural, à l’orée du fait de fonder non pas seulement en acte, mais aussi en parole prenant acte de cette fondation. Le fait est que Freud était un juif athée – sa « foi » c’était la science – et qu’on ne peut qu’être frappé, lorsqu’on en prend connaissance, de la similitude étonnante entre les processus primaires, le croisement foisonnant de la lettre et du sens au sein des mots que le premier il repère à l’œuvre au cœur des rêves et des symptômes – c’est là que naît la psychanalyse dans les premiers écrits, Traumdeutung premières versions, Psychopathologie de la vie quotidienneMot d’esprit dans ses rapports avec l’Inconscient – ce que Lacan a repris comme central dans son frayage du travail de la langue, « lalangue » disait-il même, à partir d’une certaine date, dans l’Inconscient – et les translittérations, permutations infinies, déplacements des lettres de l’alphabet au sein des mots, parfois même passage par un chiffrage de ces lettres (guematria) à travers lesquels les tenants du Livre, érudits, talmudistes, Cabalistes, interrogeaient les textes sacrés à l’infini, se questionnant, et questionnant leur Dieu, dans un aller-retour incessant entre mouvements de la lettre et trouvailles de sens (5).

 

Du fait que ces questions ont pu être, depuis Lacan, posées ainsi avec un certain recul, et que notre rapport à la Science n’est plus celui du 19ème siècle, on a quitté, aujourd’hui, dans le rapport à la psychanalyse, l’évidence des premiers temps, mélange d’initiation et de foi du charbonnier. Ont été produites des études, en nombre, sur la personne de Freud, son parcours, histoire/préhistoire, sur son style d’écriture. Des analystes contemporains – Philippe Refabert (6), d’autres – nous ont amené au plus près des points où Freud était resté prisonnier des rets de ce qui, pour lui, était un acquis évident, alors que pour bien des patients qui lui confiaient leur destin, cette évidence n’existait pas. On ne peut pas tout lire, ni tout citer, mais on ne peut qu’admirer l’érudition et l’ingéniosité de beaucoup de ces lectures de Freud, la manière dont elles accompagnent les recherches cliniques de leurs auteurs, en aller-retour théorico-cliniques féconds. Sont aussi du plus grand intérêt les travaux historiographiques, et il y en a beaucoup, qui éclairent le contexte familial, social, intellectuel dans lequel est née la pensée Freudienne, son « background ». On en est, aujourd’hui, à connaître le nom, et beaucoup d’éléments de vie des patients qu’il a suivis, la manière dont leurs « cas » se sont mélangés au fil de sa théorisation, ce qu’il disait à leur propos dans sa correspondance privée. La littérature disponible est immense. Et d’une certaine manière, l’essentiel y est rarement montré.

 

L’essentiel, qu’est-ce à dire ? c’est peut-être dans le parcours, précis et discret, d’un philosophe, Jean-Michel Rey, qui n’est pas analyste, mais « lit » Freud et le traduit depuis l’allemand, non sans détours par la Standard Edition, depuis 40 ans (7), qu’on en perçoit le plus justement la présence, probablement du fait que n’étant pas analyste, il n’est pas tenté de « faire l’analyse » de ce qu’il lit (et ne lit pas, dans une cure ce qui n’est pas là, manque là où cela « devrait » être, est parfois aussi important que ce qui se présente à l’écoute, on doit chercher, activement), du coup, les élaborations théoriques, qui, de manière incontournable, accompagnent le travail clinique de tout analyste qui a une pratique, ne viennent pas faire écran, dans son cas, entre sa lecture – qui n’est donc pas interprétative – et le texte Freudien dont il essaye de rendre perceptible à nos oreilles le mouvement singulier, intrinsèque, d’où naissent, circulent, passent en-dessous, reviennent transformés et dans d’autres contextes, les concepts Freudiens.

 

Ce qui ressort du travail de Jean-Michel Rey, c’est l’importance, dans la démarche Freudienne, du processus par lequel celui-ci écrit la psychanalyse, travaille les mots sans qu’il s’agisse, jamais, d’un « vouloir dire », arrache les mots de la langue commune à eux-mêmes sans pour autant jamais faire complètement sécession, et à partir d’eux, à travers eux, construit une pensée du psychisme, y compris des modèles successifs de l’« appareil psychique », jamais univoques, toujours divisés entre plusieurs « instances », pensée mouvante en perpétuelle tension avec elle-même, mutation, remaniement, pensée qu’il questionnait, avec laquelle il dialoguait, y compris contre lui-même, tout en la construisant dans le mouvement des rencontres et évènements de sa vie (patients, collègues, vie familiale). Jean-Michel Rey montre, par exemple, l’étonnante rigueur logique, régularité, avec laquelle ça circule dans les textes sur la transmission de pensée (8), entre « seelische » (traduit souvent par « relatif à l’âme » et venant dans le texte là où on est le plus près du sens commun), « psychiche » (traduit par « psychique » et qui correspond à quelque chose qui n’est plus donné, constaté, mais construit par la pensée, écriture théorique) et « Geistiskeit » (traduit par spiritualité, mot qui vient lorsque Freud passe à des conjectures et des spéculations renvoyant à des visées plus lointaines). Il montre que hors toute « préconception », qui préexisterait au texte, la pensée Freudienne se construit dans son heurt avec les mots, les concepts se forment au fur et à mesure que le texte travaille et objecte à lui-même. Rien qui puisse être « saisi » en direct pour en comprendre la logique, il faut en déployer, en questionner le mouvement, passer par des problèmes de traductions dont les solutions ne sont ni évidentes, ni univoques. Amusant pour un texte sur la télépathie où ce dont il est question, justement, c’est que parfois, le texte que le patient, notamment à travers certains rêves, donne à entendre, se trouve être du copier/collé à partir du psychisme de quelqu’un d’autre, parfois même de l’analyste, parvienne d’une transmission par fil direct (9). La démarche Freudienne est à l’inverse de cela, il s’agit non de voir ce qui se donne à voir, mais de construire un objet de pensée par la médiation duquel il converse avec lui-même, ses patients, ses collègues, invente des questions auxquelles les réponses donneront lieu à de nouveaux questionnements… Et malgré cela, bien que cela ne lui « convienne pas », soit en contradiction avec ce qu’il est en train d’inventer, il n’hésite pas à conclure dans ce texte et dans d’autres – la transmission de pensée existe bien, c’est une donnée de l’expérience. Il ne se convertit nullement à l’occultisme à la mode fin 19ème siècle, simplement il pose l’hypothèse que si pour le moment ces choses nous semblent bizarres, c’est qu’il nous manque les données – les bonnes questions, le bon contexte, peut-être même des mesures chiffrées, des expériences – pour en saisir la logique, les conditions d’apparition, et de non-apparition, entre les êtres. Freud n’est pas Freudien, tout en exigeant absolument que ceux qui l’entourent, ses élèves, le soient. De quoi, d’ailleurs, les rendre fous – à quel Freud doivent-ils donc être fidèles ? à celui d’hier, d’aujourd’hui, de demain ? à un autre, inventé par eux-mêmes ? pauvres disciples.

 

Insistons là-dessus un moment, car c’est paradoxal. L’un des effets les plus libérateurs de la psychanalyse, lorsqu’on a la chance de la rencontrer dans de bonnes conditions, est de se déprendre de la croyance qu’il y en a qui avanceraient dans la vie lestés d’un savoir sur eux-mêmes qui les tiendrait à l’abri d’être surpris par ce qui leur arrive, qui seraient maîtres de leurs pensées et de leurs désirs (espoir heureusement déçu du névrosé) ou, sur un versant plus radical, de cette autre croyance encore plus toxique, d’avoir à chercher inconsciemment à coller au fantasme de l’autre pour y être enfin conforme, comme s’il fallait pour que son existence soit légitime, obtenir de l’autre un agrément sans réserve et définitif, acquis une fois pour toutes. Or, l’histoire du mouvement psychanalytique, tel qu’il commence, déjà, entre Freud et ses élèves, c’est, pour les élèves, tout le contraire. Entre servitude volontaire et excommunications bruyantes. Il semble que fréquenter un créateur ne soit pas sans risques. L’acte de créer une pensée fondatrice suppose peut-être une telle tension de soi à soi, de soi à l’œuvre, un tel prix payé de non-évidence, de renoncement à coïncider avec soi-même, qu’il ne peut peut-être pas rester beaucoup de place pour d’autres questions, éthiques au sens banal du terme.  Ni Freud, ni Lacan, n’ont été des « gens bien » – paix à leur âme. Newton non plus, d’ailleurs, même compte tenu des mœurs de son temps, où la sensiblerie n’avait guère de place, et où la jouissance sadique-anale était peu refoulée – c’est avec une grande délectation qu’il faisait pendre les faux-monnayeurs qu’une charge dans la magistrature royale lui avait donné mission de combattre – il y mettait beaucoup de cœur, et se réjouissait fort, pour le principe qu’il défendait – le monopole royal sur la frappe des monnaies – mais aussi pour l’attrait du spectacle…

 

 

Là où pour Charcot et la tradition psychiatrique en train de se constituer, la clinique était de voir, donner à voir, obtenir une sémiologie « observable », reconductible, « fixe » – passion à laquelle les patientes « hystériques » se faisaient un plaisir de répondre en lui offrant de merveilleux tableaux cliniques, reproductibles à souhait – Freud a fait un pas au-delà, semblable à celui de Newton dans le champ qui était le sien. Il a décidé de quitter l’évidence de la psychologie « spontanée » de tout un chacun, qui suppose que l’autre est comme vous, qu’on peut le comprendre, à travers ce qu’on croit être soi-même, savoir ce qu’il en est de lui, et de nous, sans en passer par les méandres et circonvolutions d’une rencontre, où la pensée abstraite, contradictoire, n’est pas absente. Il a décidé de ne pas s’en tenir à l’intuition, aux découvertes, aux certitudes, y compris celles des philosophes – il semble qu’il n’a jamais voulu lire Nietzsche de peur d’y trouver des vues trop proches des siennes, qu’il n’aurait pas inventées lui-même à travers les tours et les détours de sa propre élaboration. Et s’il a « cru » à certaines de ses théories, ça a été juste assez pour pouvoir, à l’occasion, les rayer, ou les laisser tomber – quitte à les reprendre – ou en faire le support de constructions tout autres.

 

Tout comme Newton qui n’a pu fonder la physique moderne comme il l’a fait que soutenu par le fantasme de « lire » la nature telle qu’elle s’offrait à la pensée mathématique, en découvrir – lui, l’élu – les lois telles que Dieu les avait instituées – mais dont les actes, la démarche, démentaient ce fantasme, puisque bien loin de « lire », il inventait des questions et grâce à cela, avait accès à des réponses sophistiquées et quantifiées, qui, sans ses questions astucieuses, n’auraient pas existé – Freud, en beaucoup d’endroits de son œuvre, se présente comme allant révéler à l’autre ce que disait « vraiment » sa psyché, comme allant lui révéler sa vérité intrinsèque, qui était libidinale – ce n’est d’ailleurs pas tout à fait faux. Il pensait, en outre, surtout dans les débuts, que la « révélation » de cette « vérité » avait par elle-même des vertus thérapeutiques. Certes, cela s’est compliqué pour lui (et tant mieux) à partir de 1920, avec l’introduction de la pulsion de mort et de la contrainte de répétition, mais même avant cela, vers 1910, il en était un peu revenu, de cette première approximation. Dans une lettre à Ferenczi, suite à un « congrès », il disait « nous construisons des théories de la psyché, pendant ce temps là, le patient, lui se soigne au transfert ». Autre approximation, certes, mais déjà plus proche de ce qui se passe dans l’intimité de ce dispositif expérimental inédit qu’il était en train d’inventer, la cure psychanalytique, où certes rien ne se passe si « ça ne compte pas pour de vrai », entre les protagonistes de la conversation. Ce « pour de vrai » n’ayant pas besoin, le plus souvent, d’être révélé en direct au patient sous forme d’épanchement contre-transférentiel – mais s’il n’est pas présent, soutenant la cure, source de paroles, ou d’actes permettant des franchissements là où il y a impasse, celle-ci peut n’être qu’un long bavardage s’enroulant autour d’une vie, pour l’essentiel, inchangée et immobile, où rien ne s’écrit de nouveau, qui altère l’Autre Inconscient tel qu’il avait fait trace.

 

Tout comme Newton a inventé des dispositifs expérimentaux inédits, pour étudier, par exemple, la diffraction de la lumière, la chute de corps, sous des formes encore sommaires, Freud, lui, a posé cet acte, tout aussi arbitraire, et dans le contexte de l’époque, scandaleux, de proposer à des patients de venir le rencontrer pour lui parler, avec leurs propres mots, ceux qui pour eux ont poids et consistance, et a postulé que cela aura des conséquences. Pour le patient, bien évidemment, pour l’analyste aussi, convoqué à répondre à partir de ce qui pour lui a poids et consistance, mais également – cela Freud ne s’y attendait sans doute pas – pour tout le champ social où, que cela nous plaise ou pas, la « fonction psy » a essaimé en un immense bavardage. A laquelle la rencontre analytique, lorsqu’elle est féconde, objecte de toute la force qu’a la parole lorsqu’elle n’est pas clivée de l’Etre.

 

 

La passion d’analyser, de Newton à Freud – qu’est-ce à dire ? quel rapport ?  Dans ces deux cas, il s’agit d’un saut, radical, et qui s’ignore comme tel, hors la passion de savoir « ce qu’il y a », de décortiquer, d’expliquer, de comprendre au moyen de concepts, de conceptions qui existent déjà, dont – dans le cas de la physique, la rencontre avec le monde matériel aurait à confirmer la validité, dans le cas de la psychanalyse, la rencontre avec les patients aurait à récuser ou à confirmer la pertinence « explicative » – cela, c’est l’idéologie scientiste, sous-produit de la science dans son état institué, identitaire, il faut bien que cela existe, temps d’arrêt, de repos – ce n’est pas la démarche de Newton, ni celle de Freud, en tant qu’elles sont fécondes et fondatrices.

 

Elle excède le fait que par leurs histoires singulières, les singularités des  transmissions Inconscientes dans lesquelles elles ont dû puiser leurs fondations, certaines personnes, plus que d’autres, sont dans la nécessité interne d’« être avec » l’autre au point où quelque chose en cet autre a été détruit, de ne pas le laisser seul, dans le silence et sans interlocuteur, ni témoin en lui-même là où quelque souffrance silencieuse l’a figé, l’amputant de seulement quelques unes, ou de presque toutes, ses possibilités de faire vivre son existence. Cette forme du souci de l’autre est nécessaire, et même déjà « soignante » en elle-même, aujourd’hui, tant est ravageant le fantasme d’autonomie, de narcissisme « autogéré » que l’on érige en idéal psy dans nos sociétés anomiques, où le lien à l’autre se fait sous le signe du « si je veux, quand je veux »… et « tant que tu ne me déranges pas trop dans ma jouissance/déprime de moi-même ». Elle excède cela, sur quoi pourtant elle s’appuie. A un moment, il faut bien le lâcher, à nouveau, mais aussi autrement qu’il n’a été jadis lâché, ce patient, qui est arrivé des années auparavant, très malade, un peu malade, ou même malade de ne pas du tout pouvoir l’être, incarcéré dans un « bonheur » sans faille, obligé, où il n’est pour rien. Et pour cela, pour pouvoir faire cela, permettre cela, il faut être soutenu par autre chose que la pulsion de lien. Avoir foi, sans aucune certitude, que le patient aussi sera soutenu par cette même chose qui, à leur insu, ont porté Newton et Freud au-delà de leurs propres limites et des limites de leur temps, cette même chose qui fait que l’humanité, dès lors qu’elle est entrée dans la condition historique (10) n’a plus été, jamais, identique à elle-même ou à quelque essence qu’il serait possible de définir, de cerner – saut dans l’inconnu de la vie, dans la discontinuité, attrait de nouvelles inscriptions, encore à venir, une certaine confiance que par delà les turbulences, il y a, il y aura, de l’autre. De l’autre disponible, quoique inconnu, consistant mais pas intouchable. Pour soi, et aussi pour les autres qu’on accompagne, qu’on a accompagnés.

 

C’est de cette confiance profonde et Inconsciente en l’Etre, en l’Autre, comme parlant/écrivant, parlant/écrivant avec eux, Autre modifié par cette conversation/écriture comme le Dieu des Cabalistes dont Moïse Idel dit que ceux-ci pensaient, à travers leur pratique de la lettre et du chiffrage, toucher l’intimité, non pas au sens d’entrer en contact et de jouir de ce contact (mystique) – quoique… – mais de le transformer par le biais de cette écriture de feu, porté par l’amour (celui qui brûle et auquel on se brûle), au lieu de son infinitude même, infinitude le rendant en même temps irréductible à quelque saisie que ce soit, que Newton, comme Freud ont – même s’ils ne se percevaient pas ainsi – puisé la force de produire, chacun dans l’espace qui fut le sien, ces sauts vertigineux qui ont eu des impacts aussi décisifs sur le monde. C’est dans cette même confiance, tout aussi Inconsciente, que s’enracinent les actes – décisifs – qui font qu’une analyse est autre chose que du ressassement, des gloses, du commentaire éventuellement inspiré et pacifiant, mais peut produire, chez l’analyste comme chez le patient, de nouvelles inscriptions qui tirent à conséquence, et impulsent quelque chose qui peut tenir, et soutenir, au milieu des chocs et tourmentes de la vie.

 

 

Eva Talineau, psychanalyste

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Notes :

(1) Stig Dagerman, Dieu rend visite à Newton

(2) Loup Verlet, La malle de Newton

(3) Daniel Sibony, Psychanalyse et judaïsme

(4) Daniel Sibony, De l’identité à l’existence, l’apport du peuple juif

(5) Victor Malka, Entretien avec Moïse Idel, Dieu/miroir dans la Cabbale

(6) Philippe Refabert, De Freud à Kafka

(7) Jean-Michel Rey, Des mots à l’œuvre

(8) Jean-Michel Rey, Wladimir Granoff, L’occulte dans la pensée Freudienne

(9) Revue Le Coq Héron, Psychanalystes ou mediums

(10) Marcel Gauchet "la condition historique"

 

 

A propos de l'auteur

Eva Talineau

Eva Talineau

Rédactrice

eva talineau

née à Budapest (Hongrie) dans les années après Yalta, arrivée en France en 1956 (au moment où pendant la révolte hongroise les frontières s'étaient ouvertes), études primaires, secondaires, universitaires en France. D'abord études d'histoire (c'était la moindre des choses, pour s'y retrouver un peu), puis formation analytique au sein de l'Ecole Freudienne de Paris, dans sa période flamboyante. Pratique la psychanalyse depuis 35 ans, fréquente volontiers les autres analystes quand ils sont fréquentables. Fréquente aussi la folie, celle des autres, en hôpital psychiatrique, depuis 35 ans aussi. Sociable à ses heures, asociale lorsqu'accès de pessimisme. Aime le pilpoul, c'est atavique. Capable de se taire, toutefois.

Commentaires (6)

  • Patrick Valas

    Patrick Valas

    20 avril 2012 à 03:17 |
    Oui c'est ça, l'inconscient structuré comme un langage. Pour en déchiffrer le sujet, Freud invente ce qu'il nomme psychanalyse. Il s'agit bien dans sa méthode, d'Imaginer ce qui du Réel peut se Symboliser,"pas-tout". L'inconscient, drôle de mot, notre seul lot de savoir pour chacun.

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  • Eric Thuillier

    Eric Thuillier

    30 janvier 2012 à 13:45 |
    Impossible pour moi de commenter un texte d’une telle qualité - j’espère vivement qu’il n’est pas écrit spécialement pour RDT et que d’autres en profite ou en ont profité et en profiterons – mais je dois faire part de la joie que m’a procurée sa lecture. J’ai retrouvé un sentiment vécu lors de visites de grands monuments. On n’y connaît rien, on entre parce que c’est sur le guide touristique, on suit d’une oreille distraite des explications dont on sait qu’elles seront oubliées le lendemain. Pourtant, de temps à autre (trois ou quatre fois pour ce qui me concerne dont une absolument saisissante) un ou une guide dirige sur ce que vous voyez un pinceau lumineux qui fouille profond dans les choses et dans le peu que vous saviez déjà et vous enchante.
    Bon juste des compliments c’est enquiquinant. J’essaie de dire quelques mots d’un point de frottement, d’un point ou votre expression fait luire certaines intuitions personnelles (?) difficiles à exprimer. J’ai le sentiment que la passion d’analyser en même temps qu’elle a décortiqué les choses et les êtres a détruit une part d’inconnu qui nous manque cruellement et que nous ne pouvons plus atteindre. Une part que le Dieu des croyants, si incommensurable qui soit ne peut pas contenir. Un principe d’unicité qui n’a pu survivre au mille fragmentations de la connaissance, qui assurément ne peut plus s’incarner dans un savoir encyclopédique mais que nous aurions besoin d’approcher pour nous tenir dans le monde. Un besoin d’approche qui me fait penser que le connu de notre temps a, à son tour, besoin d’être pénétré par des outils inconnus. La clarté et l’intensité qui donnent une véritable chair à vos propos m’apparaissent comme les prémices frémissants de ces outils inconnus.

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  • Guerrier Elisabeth

    Guerrier Elisabeth

    28 janvier 2012 à 13:44 |
    Parmi plusieurs très belles "images" puisque c’est toujours à celles-ci que l’on est réduit pour tenter de "s’entendre", "faire vivre son existence" est peut-être celle qui génère le plus d’énergie.
    Un écho d’appropriation, de responsabilité à conquérir aussi, l'unique moteur que l’on est, envers et contre tout, condamné à être de ce soi-même à faire advenir. Le chemin, qui se trace dans cet écart entre les deux solitudes du dur labeur analytique et qui s’ouvre de part et d'autre sur un …détachement ?

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    • eva talineau

      eva talineau

      29 janvier 2012 à 13:13 |
      votre image est riche et parlante, chère Elisabeth - et pour ce qui est de la responsabilité à conquérir, vous avez entièrement raison - ce sont des points éthiques importants, qui en principe sont assez évidents, avec ou sans parcours analytique, pour qui n'est pas complètement immature et vit avec un certain consentement à l'altérité des autres. Le point où je mettrais un bémol, c'est sur la question du détachement et de la solitude. Tout aussi important que la capacité de perdre un lien, de se savoir seul, est la capacité de le trouver, d'y engager quelquechose de son être - pas tout - et de consentir à ce que ce lien aie sa vie propre, inconnu à l'avance. Il s'agit de pouvoir se lier aux autres sur un mode qui aie de la consistance, sans être totalitaire ou totalisant. C'est bien souvent cela qui n'est pas transmis, dans certains trajets analytiques pourtant intéressants sous d'autres aspects, et qui ont permis quelquechose.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    28 janvier 2012 à 01:10 |
    Passionnant récit, chère Madame, je rends ici hommage à votre érudition et à la beauté de votre style. Vous ouvrez des perspectives inédites : le passage de l'analyse-dissection à celle qui "imagine" des questions nouvelles et les réponses à y apporter est saisissant. Une question cependant : vous dites que Freud ne s'en tenait pas à l'intuition; mais dans imagination, il y a "imago" et "intuitere" signifie voir. N'y autait-il pas, chez Newton comme chez Freud, une aperception directe, qui des lois de la nature, qui de celles de la psyché, "révélation" culminant dans une jubilation comparable à celle des exégètes pensant avoir découvert les secrets des textes sacrés?

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    • eva talineau

      eva talineau

      29 janvier 2012 à 12:51 |
      cette "jubilation" dont vous parlez, où on "saisit" un objet par la pensée (flash, insight, illumination) en même temps que l'objet se saisit de votre pensée accompagne forcément tout moment créatif - c'est aussi ainsi que nait l'amour, dans une sorte d'évidence - là où Newton, puis Freud, ont fait un pas, assez extraordinaire, c'est qu'ils n'en sont pas restés à ce moment, produisant des écrits visant à le "justifier", à l'envelopper - qu'ils en ont fait le point de départ d'une conversation ouverte entre eux, et le fragment du monde qu'ils avaient rencontré ainsi, dans la jubilation de la découverte. Ainsi, dans une cure analytique, il est important qu'il y aie des moments de "révélation" de ce que la psychê du patient apporte de singulier, et ces moments manquent rarement. Sauf que ce n'est pas le dernier mot du travail qui va se déployer - cela n'en est que le temps, fondateur, à partir duquel le monde va être rencontré autrement, et aussi répondre autrement, à l'analysant/chercheur.

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