Langage

Ecrit par Bernard Pechon-Pignero le 01 octobre 2016. dans Philosophie, La une, Linguistique

Langage

Il y a plus qu’un paradoxe à confier aux mots l’expression des reproches qu’ils encourent pour leurs trahisons répétées. Comme si on devait prononcer des jugements sur le fondement d’un code inique et fluctuant.

S’il existait une forme de silence qui puisse être vide de toute formulation. Une absence de pensée qui serait néanmoins une façon d’être… Douce illusion. Je pense en mots, donc je suis à la merci des mots.

Je sais bien quelle sorte d’espoir nourrissent la peinture et la musique. La vision ou l’ouïe feraient l’économie du langage. La pensée irait à l’essentiel en contournant les mots. Mais au bout de l’indicible, il y a encore une demande de sens. Il faut au moins dire une lacune. Dire non pas une impossibilité de dire mais une réalité en creux qui serait de la pensée sans relever du langage. Impasse.

Dans ce que je prétends être de la poésie, quoique j’aie la prudence de ne pas me prononcer sur une qualification définitive de ce genre d’écriture, je demande aux mots de parler par défaut. J’essaye de recourir à une procédure de circonlocution. C’est vouloir faire jouer les mots à contre emploi. La comparaison ou la métaphore sont les formes spontanées de notre fausse complicité. Mais la comparaison ne vaut que par l’espace qu’elle ménage entre les termes qu’elle est censée rapprocher. Une comparaison exacte serait inutile puisque inopérante. La métaphore joue de l’ambiguïté qu’elle crée en escamotant le sujet principal. Elle nous trompe sur sa capacité à réserver sous son énoncé un écart plus grand avec la réalité visée. Une sorte d’espace libre dans lequel pourraient se déployer diverses occurrences d’un discours dont l’ambiguïté serait une qualité. À la façon de ces gens qui recourent volontiers au sous-entendu pour masquer leur absence de jugement ou leur paresse à l’énoncer avec précision.

Cet appareil stratégique qu’est le langage, postule la présence d’une matière, plus ou moins visible, qui serait la réalité (toute armée requiert un ennemi ou un territoire à conquérir). Il y aurait d’un côté les choses et de l’autre les mots. Mais la sournoise conjuration du langage consiste à prétendre que les choses n’ont de réalité qu’autant que les mots les désignent. La réalité serait la coïncidence exacte entre les mots et les choses. Or les mots ne désignent pas des choses mais l’impossibilité de les nommer. Le résultat de cette imposture est que les choses n’ont bientôt plus d’autre réalité que la déception que fait naître leur désignation.

Des objets abstraits comme les sentiments ou des concepts moraux (l’amour, la vertu, l’honneur, la haine) font meilleur ménage avec les mots parce que le déficit de sens qu’entérine leur désignation devient une qualité du mot. Le mot honneur est riche de son ambition généreuse à dire le concept d’honneur, tandis que le mot nuage souffre de sa carence à rendre la diversité physique du sujet qu’il aborde et sur lequel il achoppe aussitôt.

La poésie serait une tentative de conférer à des mots comme nuage une richesse du même ordre que celle qu’amour ou honneur semblent posséder « naturellement ».

La poésie classique, la langue théâtrale de Racine, sont d’une tenue exceptionnelle parce qu’elles ont plus souvent recours à des mots abstraits. Avec les mots concrets, faute d’être un faussaire de génie comme Verlaine, on tombe facilement dans la mièvrerie. C’est qu’à forcer l’écart signifiant en direction d’une symbolique supposée, d’une soi-disant poésie qui suinterait des mots « simples », on en souligne l’indigence plus souvent qu’on en exalte les harmoniques.

Il reste que des miracles sont possibles. Sont-ils le résultat d’un travail ? Ou plutôt d’un combat que l’on mènerait contre les mots jusqu’à vaincre leur résistance et à les forcer à dire ce qui ne peut être dit ? Ce serait une démarche symétrique de celle des petits enfants dans leur acquisition du langage. On voit qu’ils accumulent des mots en très grand nombre avant même de savoir les prononcer. Ils les connaissent, les reconnaissent mais ne les utilisent pas encore. Les mots sont là, dans leur nécessité, avant d’être investis de l’identité spécifique qui en fera des valeurs d’échange. Ils n’ont pas encore le statut, la constance, qui permet à l’enfant de les « maîtriser ».

Mais on observe aussi facilement que ce n’est pas l’enfant qui dompte le mot rétif. Il a beau essayer de le tordre, de le distendre et de l’adapter à ses propres besoins, tant en le déformant phonétiquement qu’en essayant de l’affecter à un champ conceptuel plus vaste ou plus vague que celui qu’il recouvre officiellement, le mot ne veut rien savoir. Il résiste avec une obstination bornée. Et c’est finalement l’enfant qui cède. Il se plie, se soumet avec plus ou moins de docilité à la tyrannie des mots. La victoire que l’on fête en annonçant que l’enfant sait parler (« il parle comme un livre ») est une capitulation qui doit être sans concession pour être définitive. En apprenant à parler, il a renoncé à jamais à la vie immédiate. Celle-là même dont le poète a la nostalgie et qu’il s’efforce de retrouver en pervertissant le langage.

À l’âge un peu plus avancé où il va devoir apprendre à lire et à écrire, l’enfant a donc déjà le regret de ce monde qu’il a en partie perdu en acceptant de le figer dans le langage. Mais il croit encore (sans se faire beaucoup d’illusions) pouvoir le retrouver dans la maîtrise de l’écriture et de la lecture. Or, évidemment, les dés sont jetés dès qu’il a parlé. Et peu importe qu’il parle comme un académicien ou comme un enfant de son âge ; il est définitivement l’esclave d’un langage dont on dit qu’il est le sien mais auquel il serait plus juste de reconnaître qu’il appartient.

Je crois que dans la tentation, que l’on ne peut tout à fait réprimer, de maintenir par tous les moyens les bébés dans l’innocence de leur premier âge, ne joue pas seulement ce sentiment de possession et de protection que flatte en nous leur dépendance totale à notre égard. Je vois justement dans cette dépendance envers ceux qui « parlent le monde », une des expressions de l’indépendance des petits enfants par rapport à la réalité structurée par le langage.

Le jour où ils parleront, où ils traiteront avec nous sur un pied d’égalité, leur monde, en s’organisant, rétrécira d’un coup. Ils n’auront ensuite de cesse que de l’élargir, d’en débroussailler la jungle à la machette du langage mais c’en sera bien fini du paradis terrestre. Ou plutôt, il aura basculé d’un hémisphère dans l’autre de leurs petits cerveaux. Désormais, pour avoir l’illusion d’un accès direct au réel, ils ne disposeront plus que de ces faux amis que sont les rêves et les stupéfiants et de cet allié à peine plus loyal qu’est l’art.

On voit ici, accessoirement, le paradoxe consistant à assimiler l’écriture à un art. Mettre l’écriture, y compris la poésie, sur le même plan que les arts plastiques ou la musique est du même ordre que d’assimiler la tauromachie à la chorégraphie. L’écriture comme la tauromachie sont d’abord des combats. Qu’il y ait des « miracles » dans l’une et de la danse dans l’autre ne suffit pas à faire oublier leurs conditions premières. (À la rigueur, l’écriture ne serait un art que pratiquée par quelqu’un qui ne saurait pas parler.)

Ainsi, quand je déplore l’indocilité des mots, je fais preuve d’aussi peu de rigueur qu’un soldat qui se plaint de la cruauté de la guerre. Toutefois, c’est un sentiment que l’on n’éprouve sans doute pas de la même façon selon que l’on est caporal ou général.

A propos de l'auteur

Bernard Pechon-Pignero

Bernard Pechon-Pignero

Après une carrière professionnelle de cadre dans le négoce sidérurgique puis l’industrie chimique, ancien magistrat consulaire, je consacre ma retraite à mes trois enfants adoptés au Mali et à divers bénévolats associatifs autour du livre, de la lecture et de l’édition.

Sous le nom de Bernard Pignero, j’ai publié un roman chez Gallimard « Les mêmes étoiles» (1998), des nouvelles chez HB, un roman aux éditions des Vanneaux « Mélomane » (2011) un récit aux éditions de la Vague Verte « Mémoires d’Airaines » (2011) un roman aux éditions Encretoiles « Traduit du français » (2015) des recueils poétiques et des articles critiques sur la peinture.

REFLETS DU TEMPS  publie mes articles, chroniques et nouvelles depuis 2010

Je vis en Picardie depuis 2008 après quarante ans dans le Gard. 

Commentaires (1)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    01 octobre 2016 à 13:20 |
    Vous êtes nominaliste, mon cher Bernard ! Cette non correspondance des mots avec les choses vous inspire même une sorte d’horreur métaphysique : la réalité ultime de ce qui est serait tellement innommable que mieux vaut encore se réfugier dans l’aphasie provisoire de la prime enfance. Oui, l’« infans », littéralement celui qui ne parle pas, rejoindrait dans son mutisme la lamentation bavarde de la théologie négative - du Pseudo Denys à Maître Eckart - de ne pouvoir exprimer Dieu que par un misérable mot : « Dieu » et tous ses avatars linguistiques (Deus, Theos, God, Gott, Dio, etc.)…
    Les mots justement, c’est là votre piège (et le mien aussi !) ; on vit par procuration, tel Sartre, qui leur a consacré un volume entier ; « j’ai commencé ma vie, comme je la finirai : au milieu des livres » dit-il dans sa fameuse autobiographie. Mais, au fond, est-ce donc si désastreux ? En vivant par procuration, on ne vit pas moins, on vit plus ! comme l’écrit Umberto Eco : « celui qui ne lit pas n’aura vécu qu’une seule vie, Celui qui lit aura vécu 5000 mille ans. La lecture est une immortalité en sens inverse ».
    Ah ! Les mots…

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