L'anti traité d'athéologie, le système Onfray mis à nu (extraits)

le 21 avril 2010. dans Philosophie, Religions

L'anti traité d'athéologie, le système Onfray mis à nu (extraits)

Avec les pages du Traité d’athéologie consacrées aux prétendues relations entre le nazisme et le christianisme («Le mariage d’amour entre l’Église catholique et le nazisme ne fait aucun doute», p. 220 et 221), Michel Onfray investit «le café du commerce (1)». Le lecteur des pages du philosophe avance entre rumeurs, affirmations infondées et invectives prétendument porteuses du «vrai». C’est-à-dire les thèses mises ici en scène par Michel Onfray. Sauf que l’écrivain et historien que je suis, penché depuis nombre d’années sur l’histoire des religions comme sur celle du nazisme et de l’antisémitisme, est excédé par ce qu’il faut bien appeler ici la malhonnêteté intellectuelle. Je vais développer plusieurs des thèses exposées par Onfray, non pas pour prouver qu’il a tort sur tous les points – l’existence historique d’un antijudaïsme, et en son sein d’un antisémitisme, à l’intérieur du christianisme, par exemple, est une réalité –, mais bien pour montrer qu’il utilise un substrat de réalités historiques afin de les amalgamer avec des assertions qui, par certains aspects, tiennent du délire. Au bout du compte, il est impossible de ne pas s’interroger sur les mobiles de tant d’invectives et de faits détournés ou inventés. Une question servira de fil rouge à ce chapitre : de quoi Michel Onfray veut-il exonérer l’homme immanentiste ? De quoi, en l’homme, le philosophe de l’immanentisme et de l’hédonisme militant a-t-il peur ?

Pour l’auteur du Traité d’athéologie, le nazisme et le christianisme, particulièrement catholique, mais aussi l’islam par certains aspects, sont « mariés » de façon indissoluble. Le christianisme serait même la cause et l’explication ultime, absolue, de l’apparition du nazisme et de la Shoah.
Les développements de Michel Onfray se fondent en priorité sur un ouvrage «imparable» (bibliographie, p. 280) qui est quasiment sa seule source historique sur la question. Univocité qui pose en elle-même problème. Il n’est guère d’histoire sérieuse qui ne s’appuie sur des outils historiographiques divers. L’historien tient compte des différents courants d’études consacrés à son sujet et, quand il fait preuve d’un minimum d’esprit critique, confronte ses thèses à celles d’autres chercheurs. S’appuyer sur les travaux d’un seul historien est pour le moins douteux. Les travaux auxquels se réfère Michel Onfray sont ceux de l’américain Daniel Jonah Goldhagen, Le Devoir de morale. Le rôle de l’Église catholique dans l’holocauste et son devoir non rempli de repentance (2), un historien dont les thèses relèvent, selon Robert S. Wistrich, de la «simplification grossière (3)». Ce choix s’explique : Goldhagen et Onfray ont comme point commun de pratiquer la thèse de la causalité unique. Tous deux découvrent le «pot aux roses» caché aux malheureux citoyens que nous sommes, un peu à la manière du Da Vinci code.
Les travaux de Goldhagen font-ils à ce point foi qu’il serait légitime d’en recopier des passages presque mot à mot, comme s’il s’agissait d’une parole d’évangile ? La lecture du Devoir de morale a produit sur moi le même effet que le Traité d’athéologie ; celui d’assister à un épisode d’une mauvaise série américaine qui renverrait démagogiquement à l’idée d’un complot international et expliquerait une histoire «réelle» et «cachée» du monde dont nous serions les victimes. Ainsi, le génocide des juifs d’Europe s’inscrirait dans l’histoire du christianisme. Il est vrai que l’Église a caché tant et tant de choses (pour dominer le monde ?) depuis tant et tant d’années ! Michel Onfray a découvert le Graal en la culpabilité absolue de l’Église catholique.
Nous pourrions en rire s’il n’y avait derrière cette offensive athéologique de bien sombres visées. Tout cela tinte immédiatement aux oreilles de l’historien et Michel Onfray joue ici avec le feu. Pour l’auteur du traité, le nazisme et le catholicisme ont un trait en commun : «Les deux doctrines partagent plus d’un point de vue. L’infaillibilité du pape qui, rappelons-le, est aussi chef d’État, ne peut pas déplaire à un Führer lui aussi persuadé de la sienne» (p. 225).

Les travaux de David J. Goldhagen ont provoqué une polémique intellectuelle mondiale, dès la parution de son premier ouvrage, Les Bourreaux volontaires de Hitler. La contestation est partie de Ruth Bettina Birn et du Historical Journal de Cambridge (mars 1997). Ruth Birn, «historienne en chef des crimes de guerre» au ministère canadien de la Justice, fut simplement choquée par les thèses défendues par David J. Goldhagen (4). Et elle n’était pas la seule à critiquer ces travaux. Pour Yehuda Bauer, directeur de l’Institut de recherche du mémorial Yad Vashem, à Jérusalem, «pas un seul historien n’a exprimé publiquement son accord, et c’est là une rare unanimité. Dans mon université, ce livre n’aurait jamais pu tenir lieu de thèse de doctorat (5)». Car Goldhagen transforme des cas particuliers ou des groupes par lui étudiés en stéréotypes de l’ensemble de la population allemande. Il pratique l’amalgame et la réduction. Goldhagen est un miroir de Michel Onfray. Alfred Grosser : «Un professeur américain de science politique et la directrice de la section Crimes contre l’humanité du ministère canadien de la Justice démontent les erreurs de raisonnement et les méthodes de travail d’un auteur dont le principal spécialiste israélien de la Shoah a pu écrire qu’il avait réussi à devenir vedette médiatique avant d’avoir fait ses preuves scientifiques», et d’insister sur «l’accueil négatif que Goldhagen a reçu en Israël (6)». Plus loin : «De surcroît, Goldhagen a considéré que tous les historiens de l’Holocauste avant lui avaient mal cherché ou mal raisonné. Encore ne connaissait-il pas l’ouvrage somme que constitue depuis 1998 l’étude minutieuse de la politique d’extermination par un professeur allemand enseignant à l’université de Londres […] Politik der Vernichtung, de Peter Longerich, qui démontre la progressivité de la politique nazie, l’élimination sociale et la poussée vers l’émigration dominant jusqu’en 1939.» Et l’auteur de l’article de conclure : «En attendant, on peut se contenter de lire l’ironique conclusion de Ruth Birn : “Jusqu’ici, tous les experts dans le domaine de l’Holocauste, indépendamment de leurs antécédents personnels, ont unanimement critiqué le livre de Goldhagen avec sévérité.» Le fait que ses sources soient unanimement contestées par les meilleurs spécialistes du sujet ne pose visiblement aucun problème à Michel Onfray. Les historiens de la planète qui consacrent l’essentiel de leur vie au même sujet que l’Américain doivent tous se tromper.
Lisons Emmanuel Leroy-Ladurie : «Puisqu’il est question de christianisme, effectivement matriciel de l’antisémitisme (les juifs ayant été longtemps accusés d’avoir tué le Christ), disons que les conceptions historiographiques de Goldhagen quant à ce thème sont pour le moins sommaires; il écrit, en effet, au début de son second chapitre, qu’“aux yeux des chrétiens, leur religion était un dépassement du judaïsme. Les Juifs en tant que tels devaient donc disparaître de la terre, ils devaient devenir chrétiens”. Ce donc à lui seul est tout un poème et une telle conception des choses ne peut être admise qu’à condition d’être nuancée avec beaucoup de prudence […] Et puis on notera d’autre part, non plus émouvant mais irritant, une espèce de cocorico antiallemand qui évoque, sur notre rive de l’Atlantique, les sonorités nostalgiques du clairon de Déroulède et les caricatures antiboches, certes amusantes, mais finalement dangereuses pour la bonne entente de nos peuples, auxquelles s’adonnait avant la Première Guerre mondiale le fameux dessinateur alsacien qu’on appelait en ce temps-là l’oncle Hansi. (7)» Les critiques contre les aspects «imparables» de l’historien «imparable» n’ont pas cessé avec la parution de son second ouvrage, Le Devoir de morale. Michel Onfray a une étrange conception de la science historique. Demande-t-on à un historien d’être «imparable» ? On lui demande d’être attaché à la véracité et soucieux de ses sources.
Pour l’auteur du Traité d’athéologie, «Hitler, [est un] chrétien qui n’abjure jamais sa foi, célèbre l’Église catholique, apostolique et romaine » et défend, dès Mein Kampf, le «vrai christianisme» (p. 201). C’est que «l’Évangile de Jean (II, 14) n’interdit pas la lecture philo-chrétienne et antisémite d’Hitler, mieux : il la rend possible » (p. 226). Ainsi «le compagnonnage du christianisme avec le nazisme [est] l’aboutissement d’une logique vieille de deux mille ans [et] les chambres à gaz peuvent donc s’allumer au feu de saint Jean» (p. 227). « Doit-on conclure dès lors à un Saint-Esprit foncièrement nazi ?» (p. 223). Devant de tels amalgames, le lecteur comprendra la nécessité d’une réponse détaillée.
L’auteur du Traité d’athéologie écrit : « Un lieu commun qui ne résiste pas à une analyse minimale, encore moins à la lecture des textes, fait d’Adolf Hitler un athée païen fasciné par les cultes nordiques (8)» (p. 224). Quand l’ensemble du nazisme est engagé dans le sens d’un renouveau du paganisme germanique, l’assertion selon laquelle cette même fascination n’existerait pas chez le chef du national-socialisme paraît étrange. D’autant plus étonnant que cette assertion tente d’évacuer le paganisme du nazisme en quatre lignes. L’auteur du traité sous-entend qu’il s’agit là d’une évidence. Une seule chose importe à ses yeux : soutenir la thèse douteuse d’un nazisme issu du christianisme. Une idéologie meurtrière et païenne en même temps que chrétienne, évidemment, cela ne tiendrait guère. Qu’en est-il sur un plan historique ?
Un témoin d’abord : Victor Klemperer. Le philosophe allemand travailla dès 1933 à étudier la langue du IIIe Reich, à partir de la presse, de la radio, des discours des principaux chefs du national-socialisme, mais aussi de conversations dans les rues, le tramway ou à l’usine. Victor Klemperer est l’auteur d’un ouvrage parmi les plus importants, à l’instar de ceux de Primo Levi. Son travail est à la fois celui d’un philosophe, d’un linguiste et d’un juif vivant en Allemagne qui a directement subi les avanies du nazisme. Marié à une femme qui n’était pas juive, il a pu tant bien que mal survivre et échapper à l’extermination. Son maître livre LTI, la langue du IIIe Reich (9) est disponible depuis 1996 en France. Le traducteur du livre le présente ainsi : «S’il semble qu’un certain déséquilibre règne entre les chapitres de ce livre, cela tient à la genèse de celui-ci : issus, pour la plupart, du journal que Victor Klemperer tenait clandestinement entre 1933 et 1945, les matériaux sont ordonnés et complétés entre 1945 et 1947. D’où l’alternance, dans des proportions variées, de récits d’expériences vécues, de dialogues et de tentatives de conceptualisation. L’auteur observe de l’intérieur les effets du nazisme sur la langue allemande et sur ceux qui la parlent.» Cet ouvrage, dont l’importance est reconnue et saluée par l’ensemble de la communauté historienne mondiale, est ignoré de l’auteur du Traité d’athéologie. Analysant les noms donnés aux enfants par les membres de la SS (difficile de trouver plus nazi qu’un SS), à partir des faire-part de naissance, Victor Klemperer signale ceci : «Peu de temps avant la catastrophe de Dresde, un numéro du Illustrierter Beobachter, daté du 5 février 1945 je crois, me tomba entre les mains comme papier d’emballage […] ce journal on ne peut plus officiellement nazi (c’est le supplément du Völkischer Beobachter (10)) […] Dans l’article consacré au prénom Heidrun, l’auteur se moque doublement de ses Parteigenossen. “Si des parents, écrit-il, avant de quitter l’Église (comme il était indispensable de le faire pour les SS et les nazis très orthodoxes (11)), si donc, dans une phase moins allemande de leur vie, ils avaient commis l’erreur de baptiser leur première fille Christa, ils tentaient par la suite de disculper un peu la pauvre créature, au moins à l’aide de l’orthographe, en exhortant l’enfant à écrire son nom semi-oriental avec une initiale allemande : Krista. Et pour expier tout à fait, ils appelaient ensuite leur deuxième fille Heidrun, un prénom bien germanique et bien païen, dans lequel tout Allemand moyen croyait voir une germanisation de Erika. [Erika se traduit en allemand par “Heide”, mot qui signifie… “païen”.] Mais en vérité, Heidrun était la “chèvre du ciel” de l’Edda [un des principaux textes comportant les mythes du paganisme germanique], celle qui avait de l’hydromel dans les pis et courait avec concupiscence derrière le bouc.” (12)
Une chèvre hédoniste en somme. Le témoignage de Klemperer, rapportant le texte d’un journal du parti national-socialiste à la fin de la guerre, sur les pratiques des membres de la SS, n’est-il pas digne de foi ? Il me semble qu’il y a ici, comme dans beaucoup de travaux historiques consacrés à ce sujet, matière à démontrer le lien entre nazisme et paganisme germanique. Sauf, je le répète, à vouloir effacer l’histoire. Onfray est-il à ce point aveuglé par sa haine des chrétiens qu’il en oublie l’esprit critique ? Victor Klemperer poursuit sa citation : «Si les Christa et leurs semblables sont parvenues, en dépit de leur mauvaise réputation, à entrer dans l’état civil, les noms tirés de l’Ancien Testament, eux, ont été interdits : aucun enfant allemand n’a le droit de s’appeler Lea ou Sara; si jamais un pasteur naïf a l’idée saugrenue de déclarer un enfant sous un prénom pareil, l’officier d’état civil refuse l’enregistrement et la plainte du pasteur sera rejetée en haut lieu avec indignation.» Ainsi, l’affirmation du paganisme nazi, en opposition violente avec le christianisme, était à ce point ancrée dans la réalité de l’Allemagne hitlérienne que le conflit apparaissait jusque dans le choix des prénoms donnés aux enfants ! Et Klemperer d’ajouter : «Comment être en reste quand le chef de la jeunesse nazie lui-même se nomme Baldur ? Et en 1944 encore, sur neuf faire-part de naissance parus dans un journal de Dresde, j’en trouve six faisant état de prénoms pompeusement germaniques : Dieter, Detlev, Uwe, Margit, Ingrid, Uta.» (13)
Drôle de «lieu commun», non ?
Les racines du nazisme sont nombreuses et multiples. Le drame nazi se caractérise en particulier par l’antisémitisme mis en œuvre par le régime hitlérien. C’est l’antisémitisme nazi qui conduit l’Allemagne hitlérienne au drame hallucinant de la Shoah. Mais le paganisme est une autre particularité de l’idéologie nazie, particularité ancrée en profondeur dans l’esprit des idéologues et, par voie de presse, de littérature pour enfants, de discours et de radio, cette réalité d’un paganisme nazi est présente dès les origines du parti national-socialiste lui-même. Peter Reichel, dans son ouvrage consacré à La Fascination du nazisme, considère que les principaux responsables de la politique culturelle nazie avaient «un penchant pour le mysticisme antichrétien de Rosenberg», principal idéologue racialiste et païen du régime. Et le même auteur d’écrire que « le mythe du Reich a très tôt englobé une idée de domination mondiale, mais aussi celle d’un Saint Empire indépendant du pape (14)».
Rappelons que Rosenberg était l’auteur du Mythe du XXe siècle, le principal ouvrage idéologique du nazisme avec Mein Kampf. Le livre de Rosenberg a paru en Allemagne en 1930. C’est un réquisitoire contre « la race juive » et au profit du retour de l’Allemagne à son passé païen. Le Mythe du XXe siècle est un best-seller de l’époque, le livre de chevet de Hitler et de Himmler, lu par l’ensemble des adhérents du parti national-socialiste, étudié dans les organisations de jeunesse et à l’école. Dans ce délire qui réécrit l’histoire, l’auteur s’en prend ouvertement au christianisme et au catholicisme, ce dernier ayant comme «tare» principale d’être l’héritier du judaïsme. Pour Rosenberg, les choses sont claires : l’Allemagne doit se «purifier» du judaïsme, mais aussi du catholicisme. Car le christianisme doit être destitué au profit d’un retour aux « valeurs » germaniques et à la « réalité » païenne. L’ouvrage est au programme de la formation des maîtres d’école allemands. Rosenberg est nommé délégué du Führer pour le contrôle de l’ensemble de la formation et de l’éducation spirituelles et culturelles du parti, par Hitler, le 24 janvier 1934. Et l’Église catholique résiste : Le Mythe du XXe siècle est mis à l’Index par Pie XI, le 9 février 1934. Il faut dire que le livre de l’intellectuel nazi comporte des phrases telles que : «Notre âme s’est enjuivée par la faute de la Bible et de l’Église romaine » Notons qu’au même moment – le début de l’année 1934 –, l’Allemagne, l’Italie, la France et la Grande-Bretagne ont signé un traité visant à maintenir conjointement la paix ; que l’Allemagne et l’Union soviétique ont prolongé leurs accords bipartites de 1926; que le Komintern maintient encore la consigne assignée au parti communiste allemand de ne pas s’opposer au nazisme, sous prétexte que la démocratie parlementaire était à considérer comme le premier ennemi du communisme. Cela à l’heure où les militants communistes sont déjà persécutés. Il est vrai qu’Onfray revendique, dans son traité, le droit de se situer en dehors des contextes historiques. Cela autorise tout et n’importe quoi. L’Église catholique, en tout cas, condamnait les doctrines nazies à travers le livre de Rosenberg. Ce qui, de l’avis même de Michel Onfray, évoquant la pratique de la mise à l’Index, «parachève l’entreprise d’éradication de tout ce qui déborde la ligne de l’Église catholique, apostolique et romaine» (p. 109). Il faudrait tout de même savoir si le catholicisme s’est marié avec le nazisme ou si, mettant le livre de Rosenberg à l’Index, il l’éradique ! Mais l’auteur du traité n’aperçoit, parmi les livres condamnés, que ceux lui permettant de défendre ses thèses. Or la mise à l’Index du Mythe du XXe siècle n’a pas été décrétée par un fonctionnaire inattentif du Vatican : la gravité des thèses nazies à été soulignée à cette occasion. En temps normal, une telle décision s’applique en indiquant le titre du livre et le nom de l’auteur. Point. Fait exceptionnel, l’ouvrage de Rosenberg est accompagné, lui, du motif de la condamnation : «Ce livre traite avec mépris et rejette absolument tous les dogmes de l’Église catholique, voire les fondements de la religion chrétienne elle-même; il proclame qu’il est nécessaire d’instituer une nouvelle religion ou religion allemande, et formule le principe suivant : “Une foi mythique nouvelle surgit aujourd’hui : la foi mythique du sang; foi dans laquelle on croit que la nature divine de l’homme peut être défendue par le sang; foi appuyée sur une science très claire par laquelle il est établi que le sang nordique représente le mystère qui se substitue aux sacrements antiques et les dépasse.”» Il me semble qu’une telle condamnation invalide deux thèses de Michel Onfray : celle selon laquelle l’Église catholique n’a pas condamné le nazisme et celle selon laquelle le paganisme n’existe pas dans un nazisme qui serait plutôt chrétien. On voit mal l’Église mettre à l’Index un ouvrage définissant une doctrine avec laquelle elle se serait volontairement mariée… L’inscription d’un ouvrage par l’Église consiste à excommunier les thèses contenues dans cet ouvrage. Le conflit entre Rosenberg et le Vatican ne s’est pas arrêté là. Le dignitaire nazi (responsable des questions spirituelles et culturelles tout de même !) a répondu à la condamnation de son livre par un nouvel opus : Aux obscurantistes de notre temps. Une réponse aux attaques contre Le Mythe du XXe siècle. Ce second livre a été à son tour mis à l’Index, le 17 juillet 1935. Le décret porte la signature du pape Pie XI. Le contexte est important : Rosenberg venait de se rendre au congrès du parti national socialiste (NSDAP) à Münster. L’évêque de la ville, Monseigneur von Galen, s’étant opposé, par une lettre adressée aux autorités politiques de la région, à la venue de l’auteur du Mythe du XXe siècle, cette opposition fut rejetée et Rosenberg saisit l’occasion pour discourir contre von Galen et contre l’opposition systématique de l’Église au nazisme.
Je ne sais si l’on mesure encore le rôle incroyable joué par l’ouvrage de Rosenberg dans la mise en œuvre idéologique du nazisme. Un catholique allemand vivant à Berlin dans les années 1930 devait se sentir physiquement menacé. Mais peut-être n’a-t-on pas perçu à l’époque les extraordinaires dangers de cette prose délirante, la haine contenue dans ce livre. Une haine qui se présentait sous l’apparence de la science, de raisonnements et de travaux historiques. La haine antichrétienne de Michel Onfray se sent-elle obligée de se détacher de celle d’un Rosenberg, afin de ne pas paraître douteuse ? Et l’auteur du traité de s’écrier : «Je ne compte plus les papiers où je me suis fait traiter de nazi.» (15). Je n’irai pas jusque-là, évidemment, car une telle invective n’a pas grand sens. Mais la nécessité dans laquelle le philosophe se trouve de devoir évacuer le paganisme nazi en quelques lignes pousse à s’interroger. L’hédonisme et l’antichristianisme primaire auraient-ils peur de se voir rappeler leurs grands ancêtres ? Michel Onfray n’est pas un nazi. Évitons ce genre d’accusations fondées sur des amalgames. Mais le nazisme, en particulier celui de la SS, est un hédonisme et un antichristianisme. Être hédoniste et antichrétien oblige à se dissocier des abîmes du passé proche. À trop vouloir chercher des boucs émissaires, les militants de l’athéologie emploient des méthodes douteuses.

(1) Laurent Dandrieu, «L’athéisme pour les nuls», article paru dans Valeurs actuelles, 15 avril 2005 (p. 69).
(2) Paru aux éditions du Seuil/Les Empêcheurs de penser en rond (2003).
(3) Robert S. Wistrich, Hitler, l’Europe et la Shoah (Albin Michel, 2005), p.303. Cet historien est enseignant d’histoire moderne, juive et européenne à l’université hébraïque de Jérusalem, et directeur du Centre international de recherche sur l’antisémitisme.
(4) Il serait intéressant que la sociologie et l’histoire des idées se penchent sur la multiplication des travaux fondés sur l’amalgame et le réductionisme au sein même de milieux intellectuels et/ou universitaires autorisés. Que ces pratiques, aux antipodes du travail de la pensée et de l’esprit critique, se multiplient devrait nous interroger. Le cas est exemplaire : Ruth Birn a été d’autant plus choquée qu’elle connaît très bien les archives utilisées par Goldhagen – c’est elle qui les lui a conseillées.
(5) Cité par Dominique Vidal, «Nouvelles polémiques autour d’un livre sur la Shoah. De “Mein Kampf à Auschwitz”», article paru dans Le Monde diplomatique, août 1998.
(6) Alfred Grosser, «Allemagne : Goldhagen et la vérité», article dans L’Express du 14 octobre 1999.
(7) Le Figaro littéraire du 16 janvier 1997.
(8) Notons que Michel Onfray omet de proposer ce minimum d’analyse.
(9) Victor Klemperer, LTI, la langue du IIIe Reich (Albin Michel, 1996).
(10) Journal officiel du parti national-socialiste dès les années 1920.
(11) Difficile tout de même de faire plus païen et antichrétien. Je souligne ce point capital (NdA).
(12) Victor Klemperer, op. cit., p. 113.
(13) Ibid., p.112.
(14) Peter Reichel, La Fascination du nazisme (Odile Jacob, 1993).
(15) Michel Onfray, entretien paru dans Le Monde 2, 2 avril 2005.

Commentaires (1)

  • odartchenko cécile

    odartchenko cécile

    19 décembre 2010 à 05:23 |
    merci pour cette analyse brillante qui incite à lire ou relire Klemperer...

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