Le Christ en personne est un idiot

Ecrit par Alain Jugnon le 23 septembre 2011. dans Philosophie, La une, Religions

Le Christ en personne est un idiot

« Les ravissements que Nietzsche a décrits, l’allégement riant, les moments de liberté folle, ces humeurs de guignol inhérentes aux “états les plus élevés”… : cette immanence impie serait-elle un présent de la souffrance ? Combien, par sa légèreté, ce déni de la transcendance, de ses commandements redoutable, est beau » (1). Georges Bataille.


L’église, toujours, jouit des formes qu’elle donne au rien. L’église fait nécessairement face à l’idiotie de son objet, ce qui a eu lieu, ce qui s’est manifesté, ce qui est advenu sont, en tout et pour tout, ce rien qu’il s’agit de faire mousser, de monter comme une sauce sacerdotale et religieuse.

On trouve ici la définition vraie du religieux : faire tenir ce qui se défait sans cela. La religion est toute dans cette émulsion. La religion, soyons radical, est l’émulsion d’un vide. Il est vrai : l’important réside dans le choix et la détermination du vide qui, faisant défaut, fera ce qu’il faut, c’est-à-dire, cette chose qui prend, une émulsion stabilisée comme émulsion. Le christ est pour le christianisme (comme sauce), cette chose qui a pris.

Nietzsche est celui qui met à plat, qui donne la recette de la sauce en question. Il y a fondamentalement dans la liste d’ingrédients, en première instance : le christ. Dans la recette, le christ c’est la moutarde. Et puis, il y a le christianisme : dans la recette, la sauce que l’on peut servir à la table des croyants. Pour réussir la sauce, il faut faire monter l’émulsion en agitant l’ingrédient de base, en le mixant avec l’huile, qui délitant l’élémentaire va permettre d’atteindre l’état recherché : l’introduction du divin dans la moutarde première.

Cette séparation entre l’élémentaire et le constitué représente le travail généalogique nietzschéen concernant le christianisme. Déconstruire le christianisme, pour Nietzsche, c’est défaire la sauce : la laissant reposant, regarder ce qui remonte à la surface et ce qui tombe au fond. Pour comprendre (et si l’on se souvient de la recette de la sauce moutarde), la moutarde, c’est Jésus et l’huile, c’est Paul (avec le sel-Augustin, le poivre-Thomas et le vinaigre-Eusèbe).

La bonne question, pour Nietzsche, est : Qu’est-ce qui fait du christ l’idiot absolu ?

Ce n’est en rien une question méprisante, ou pire : une question faisant montre d’une haine du handicap ou de tout autre projet eugéniste postmoderne. C’est simplement la question de la religion qui se pose là. En toute scientificité. Il y a dans toutes les religions un fond d’innocence revendiquée, une enfance regrettée qui force ici l’analyste à prendre les choses pour ce qu’elles sont : la croyance en dieu n’arrange rien, pour ce qui est de l’homme, de sa responsabilité et de sa matérialité. Si le christ est l’idiot absolu, l’église chrétienne, elle, a « l’intelligence » et « la conscience » de gérer la croyance, sans innocence, sans enfantillages et sans honte

(La pensée chrétienne du jour – tendance papisme radical et droitier – expose clairement la « sauce moutarde » qu’elle verrait bien prendre dans un monde « sans valeurs », « sans dieu » et « sans horizon » ; elle veut concocter, pour le christianisme postmoderne, un ordre nouveau, un universalisme hautement sélectif et une politique proprement théologique : le temps des idiots n’est plus de mise)

L’idiotie du christ, pour Nietzsche, se décline comme suit : Jésus n’existe pas, il n’est rien et il ne veut rien. Dans la typologie nietzschéenne, le personnage conceptuel du christ vaut pour rien. C’est, dans l’absolu, sa force et son unicité. C’est par ailleurs ce qui fait de lui la négativité en soi. Jésus est, comme jamais avant lui, comme plus jamais après lui, la négation vivante : il nie le monde, la réalité et l’humanité. Un trou noir, si ce n’est un point aveugle, au cœur de l’historicité humaine. On jugera d’autant mieux ce qui a été construit, dit, pensé depuis deux milles ans au nom de ce trou.

L’idiotie est donc premièrement une vacuité réalisée : un vide plein de vie. Mais quelle vie ?

Dans le texte même de Nietzsche, l’idiotie du christ fait un vide. C’est le travail de sa sœur Elisabeth qui met le doigt très précisément sur cette vacuité. Le personnage est tellement conceptuel qu’il produit lui-même son absence.

Voici l’histoire d’un trou : dans L’Antéchrist, §29, on lit ce morceau de bravoure nietzschéen (« La typologie du Sauveur ») :

« Que signifie “bonne nouvelle” ? La vraie vie, la vie éternelle est trouvée, – elle n’est pas promise, elle est là, elle est en vous : comme vie dans l’amour, dans l’amour sans réserve ni exclusion, sans distance. Chacun est enfant de Dieu – Jésus n’exige absolument rien pour lui seul –, chacun comme enfant de Dieu est l’égal de chacun… Faire de Jésus un héros ! – Et quel malentendu donc que ce mot de “génie” ! Toute notre notion d’ “esprit”, relevant de la culture, n’a, dans l’univers où vit Jésus, absolument aucun sens. A parler avec la rigueur du physiologiste, c’est un tout autre mot qui serait ici à sa place. Nous connaissons un état d’excitabilité morbide du toucher, qui fait qu’on répugne à toucher, à saisir un objet solide. Qu’on traduise un tel habitus physiologique dans son ultime logique – en haine instinctive contre toute réalité, comme fuite dans l’ “insaisissable”, dans l’ “inconcevable”, en aversion pour toute formule, toute notion de temps et d’espace, pour tout ce qui est solide, coutume, institution, Eglise, en sentiment d’être chez soi dans un monde qui ne relève plus d’aucune espèce de réalité, dans un monde qui n’est plus qu’ “intérieur”, un “vrai” monde, un monde “éternel”… »

Avant tout, où est le trou ? Ici : quand Nietzsche écrit ci-dessus « c’est un tout autre mot qui serait ici à sa place », la sœur de Nietzsche prend sa gomme et nettoie la suite du texte, elle enlève (depuis la première édition de 1895, révision non modifiée à partir de cette date et de ce geste) : « le mot d’idiot ».

La vie du christ est la vie d’un idiot : un être simple et que ne vaut que pour soi, seul être de son espèce. Le type même de l’existence idiosyncrasique. La forme-christ de vie est unique, sans descendance. C’est de plus d’une ontologie qu’il s’agit : ce modèle est précisément le modèle d’un être inimitable. Jésus est par définition le seul à être Jésus. Toute religion perd ici sa crédibilité, selon cette ontologie. Nous prenons au sérieux le christ et, par là, nous le détruisons. Il ne reste rien, sinon le rien.

Psychophysiologie de Jésus, voilà le travail.

Testez la force de la moutarde, vous aurez une idée juste de la sauce.

Le tableau clinique nietzschéen est celui-là. Le christ n’est rien, ou plutôt, il est ce qui nie tout : le contraire du tout, c’est le rien. La maladie de Jésus est cliniquement décrite aujourd’hui dans la littérature comme autisme. Le monde touché par Jésus n’est plus un monde : la présence au monde de Jésus est celle d’un anti-monde. Jésus, à lui seul, pour Nietzsche, est le nihilisme.

Il faut renvoyer à leurs études tous ceux qui, aujourd’hui encore, font de Nietzsche le penseur nihiliste postmoderne : Nietzsche est le penseur qui invente le concept, le nihilisme, et celui qui combat le fait : le nihilisme chrétien.

Le nihilisme de plus est visible sur la personne de Jésus : le christ est « une innocence enfantine retournée au spirituel », « un cas de puberté retardée et restée à l’état non-développé dans l’organisme », « une dégénérescence », une « décadence ».

Ce que le christ ne supporte pas, là où il produit du symptôme et de la souffrance, c’est l’être là. Il ne peut rien faire de ce qui est là, de ce qui est donné ici : pour lui, « la lettre tue, tout ce qui est fixe tue ». Alors le christ se met à rêver et toute une église, tout un troupeau de croyants tombent tête la première dans le réel et en fait le Christianisme : un cas parfait de génération ex nihilo.

En bref, le christ ne commence rien, il en finit avec tout. Aussi, envisager un tel personnage en tant que fondateur d’une religion, est-il une absurdité dans les termes, et c’est pour l’histoire des hommes, une erreur de parcours. Disons, un chemin qui ne mène nulle part. Et ce, malgré la longueur du chemin parcouru et les bonnes et vieilles raisons données depuis des lustres pour légitimer, aimer, vouloir poursuivre ce chemin.

Pour en finir, pour désigner le vide dont il s’agit puis effacer la chose,  il suffit, une dernière fois, d’exhiber le symbole :

« La notion de “Fils de l’homme” ne correspond pas à une personne concrète qui s’intègre à l’histoire, ni à quoi que ce soit de singulier, d’unique, mais à une effectivité “éternelle”, à un symbole psychique délivré de la notion de temps. Cela vaut encore une fois et au sens suprême, pour le Dieu de ce symboliste typique, pour le “royaume  de Dieu”, pour le “royaume des cieux”, pour le “droit des enfants de Dieu” » (2).


Alain Jugnon


(1) Georges Bataille, Sur Nietzsche (Œuvres complètes, tome VI), p 159, Gallimard, 1973.

(2) Friedrich Nietzsche, L’Antéchrist, § 34.


A propos de l'auteur

Alain Jugnon

Rédacteur

Alain Jugnon, philosophe et auteur dramatique. Enseigne la philosophie dans un lycée public.

Dirige la revue Contre-attaques (Editions Al Dante).

A publié dernièrement : "Artaudieu" (Nouvelles Editions Lignes) et "A corps défendant" (Editions Nous).

Fera paraître à la rentrée 2011 un livre sur Guy Debord et un autre sur Michel Onfray.

Commentaires (17)

  • Léon-Marc Levy

    Léon-Marc Levy

    26 septembre 2011 à 00:41 |
    Je n'osais espérer Baudelaire ... C'est fait ! Quel aréopage sur RDT ! :-DD

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  • Jean-Luc Lamouché

    Jean-Luc Lamouché

    25 septembre 2011 à 21:54 |
    Je reconnais bien volontiers que vous vous situez ici sur un terrain argumentaire qui mérite des réponses respectueuses, un terrain - disons - beaucoup moins provocateur. Il se trouve que, moi aussi, je suis très influencé par la pensée de Nietzsche, un Nietzsche de gauche, mais absolument pas anarchiste, contrairement à vous.
    1- Je sais à quel point le "dernier des philosophes", pratiquant "la philosophie à coups de marteau", opposa les "Fêtes dionysiaques" à l'image du "Crucifié". J'ai lu des ouvrages de Nietzsche (et de Deleuze, par exemple, sur Nietzsche). Je sais aussi que ce fut sur ces questions qu'après "Parsifal" (1882), le Philosophe décida de rompre avec Wagner (qui, selon lui, s'était, avec son dernier opéra-sacré, "agenouillé devant le Crucifix").
    Vous considérez donc - et c'est là que se situe le grand désaccord entre nous - qu'il ne peut y avoir ni humanisme, ni une certaine forme d'hédonisme dans l'image de Jésus. Le sujet mérite - certes - le débat.
    2- Je comprends ce que vous voulez dire - bien évidemment - par "nihilisme", par "trou", et par "idiot", à propos du Christ. Mais, ce qui nous sépare, c'est votre conclusion récurrente dans vos écrits : votre obsession quasi-chronique (c'est le cas de le dire) de la "destruction" (des monothéismes en général, d'ailleurs). Je considère, pour ce qui me concerne, que le Christ a construit, sans mettre en place - à son époque - d’Église. Vous continuez donc de confondre, de plus, christianisme originel et catholicisme, ceci afin sans doute de masquer la dimension "révolutionnaire", ici-bas, du message christique (sur l'abolition, au moins indirecte, de l'esclavage, par exemple).
    3- Enfin, "la mort de Dieu" qu'avait annoncée Nietzsche ne s'est pas produite, certes ! Le comble, et là je vous rejoins sans nul doute, le "revival" religieux des différents monothéismes fait souvent craindre le pire, à travers les fondamentalismes et les intégrismes.
    Conclusion : malgré certains désaccords fondamentaux et vos outrances habituelles (moins nombreuses ici, il est vrai), je respecte votre texte qui a le mérite de la clarté et d'une argumentation sérieuse.

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    • alain jugnon

      alain jugnon

      26 septembre 2011 à 08:46 |
      La critique de Nietzsche du christianisme est sans pitié, sans ressentiment et s'attaque au christ, au catholicisme, à la chrétienté, mais la critique de Nietzsche aime s'amuser de l'idiotie de Jésus qui n'était de fait pas "chrétien" (ou le seul "chrétien", ce qui revient au même), et pas catholique du tout... la critique de Nietzsche démontre que le christianismee est le nihilisme donc un anti-humanisme, il parle bien de tout le christianisme, puisque somme toute Jésus n'est rien.

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  • Baudelaire

    Baudelaire

    25 septembre 2011 à 20:17 |
    [...]

    C’est le Diable qui tient les fils qui nous remuent !
    Aux objets répugnants nous trouvons des appas ;
    Chaque jour vers l’Enfer nous descendons d’un pas,
    Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent.

    Ainsi qu’un débauché pauvre qui baise et mange
    Le sein martyrisé d’une antique catin,
    Nous volons au passage un plaisir clandestin
    Que nous pressons bien fort comme une vieille orange.

    Serré, fourmillant, comme un million d’helminthes,
    Dans nos cerveaux ribote un peuple de Démons,
    Et, quand nous respirons, la Mort dans nos poumons
    Descend, fleuve invisible, avec de sourdes plaintes.

    Si le viol, le poison, le poignard, l’incendie,
    N’ont pas encor brodé de leurs plaisants dessins
    Le canevas banal de nos piteux destins,
    C’est que notre âme, hélas ! n’est pas assez hardie.

    Mais parmi les chacals, les panthères, les lices,
    Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents,
    Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants,
    Dans la ménagerie infâme de nos vices,

    Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde !
    Quoiqu’il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,
    Il ferait volontiers de la terre un débris
    Et dans un bâillement avalerait le monde ;

    C’est l’Ennui ! — l’œil chargé d’un pleur involontaire,
    Il rêve d’échafauds en fumant son houka.
    Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,
    — Hypocrite lecteur, — mon semblable, — mon frère !

    Baudelaire - Les Fleurs du mal - Au lecteur

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    • MartineL

      MartineL

      26 septembre 2011 à 14:18 |
      Donc, et si je lis bien, l'arrivée dans notre RDT - la fréquentation, fût-elle épisodique - de ces immenses plumes, pourrait bien être signe de miracle ! en tant que mécréante, franchement, je ne vois que ça . En tant que rédaction, je me tâte : faire un dossier pour le Vatican ; n'en pas faire ?

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  • alain jugnon

    alain jugnon

    25 septembre 2011 à 20:05 |
    René Daumal antichrist

    Poème à Dieu et à l'homme

    "Dieu, Dieu, d'abord ce n'est pas à toi Dieu, ce n'est pas à Dieu que je parle, Dieu, je parle à ton inexistence, je lance droit mes yeux comme des pierres non pas sur toi, je lance droit mes deux yeux vers tout endroit, droit vers tout endroit où tu n'es pas comme des pierres lancées mais dans le vide comme des balles perdues

    je lance ma voix comme une pierre vers tout endroit, tout droit vers tout endroit où tu n'es pas, je lance ma voix dans tout l'espace, mais, Dieu, en nul endroit, tu n'as d'oreille

    Dieu, bon Dieu, sacré bon Dieu, sans barbe, sans cheveux, sans un poil. Tu n'es pas bon, pas sacré, pas sacré bon, sacré bon Dieu, je ne blasphème pas, vieux sans âge, sourd sans oreille, je te prie encore bien moins. Tu n'en as pas un oeil de Dieu, Dieu, pas un bras de Dieu, Dieu,
    pas un pied de Dieu, pas un ventre de Dieu, pas une peau de Dieu, Dieu, Dieu sans homme Dieu sans diable Dieu sans dieu.

    Dieu, sacré nom de Dieu en quatre lettres D comme Désir I comme Imbécile E comme Éclairage U comme Universel.

    nom de nom, non de nom, sacré non de nom de non-Dieu mais tu m'as fait assez rigoler, punaise! voici la rage qui monte rouge entre les dents voici mon regard, lancé dans le vide, qui cogne contre un oeil, voici ma voix qui cogne, contre une oreille, voici mes balles perdues dzing! et dzing qui giclent contre une trogne réelle, contre une vraie gueule grasse et violette ou bien contre une vraie gueule de citron pourri ou un sourire en paire de tenailles. Quelqu'un.
    (...) "

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  • alain jugnon

    alain jugnon

    25 septembre 2011 à 18:47 |
    Et à la fin le christ sort son opinel et massacre tous les agneaux chrétiens fans de l'apocalypse : "bêê bêê bêê", hurle le piteux dieu. Quand Dosto écrit comme Dantec, le philosophe s'arme du côté arabe de la révolution.

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  • Léon-Marc Levy

    Léon-Marc Levy

    25 septembre 2011 à 18:24 |
    Avez-vous remarqué, chers et chères RDTistes, que le niveau s'élève de façon vertigineuse dans nos commentaires ? Fernando Pessoa, Fedor Dostoïevski, sont désormais de la partie grâce aux chroniques étincelantes de notre cher Alain Jugnon ! Je pense que nous allons vers un mag prestigieux ! Tant mieux ;-)

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    • Emile Eymard

      Emile Eymard

      26 septembre 2011 à 00:23 |
      Est-ce le baiser de Judas vis à vis de cet "idiot" de Jésus ? Quant aux commentateurs, on attend plus que Beigbeder pour rétablir un niveau plus modeste et rassurer ceux qui ont le "vertige".

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      • alain jugnon

        alain jugnon

        26 septembre 2011 à 08:39 |
        Je suis d'accord Baudelaire, Pessoa, Dostoievski manquent de modestie ici, alors que Jugnon lui exagère, il parle en son nom, par lui-même ou s'appuyant sur de bons tuteurs, mais transparent.

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  • Dostoïevski

    Dostoïevski

    25 septembre 2011 à 18:03 |
    "Il lui semblait alors voir le monde entier désolé par un fléau terrible et sans précédents, qui, venu du fond de l’Asie, s’était abattu sur l’Europe. Tous devaient périr, sauf un très-petit nombre de privilégiés. Des trichines d’une nouvelle espèce, des êtres microscopiques, s’introduisaient dans le corps des gens. Mais ces êtres étaient des esprits doués d’intelligence et de volonté. Les individus qui en étaient infectés devenaient à l’instant même fous furieux. Toutefois, chose étrange, jamais hommes ne s’étaient crus aussi sages, aussi sûrement en possession de la vérité que ne croyaient l’être ces infortunés. Jamais ils n’avaient eu plus de confiance dans l’infaillibilité de leurs jugements, dans la solidité de leurs conclusions scientifiques et de leurs principes moraux. Des villages, des villes, des peuples entiers étaient atteints de ce mal et perdaient la raison. Tous étaient agités et hors d’état de se comprendre les uns les autres. Chacun croyait posséder seul la vérité et, en considérant ses semblables, se désolait, se frappait la poitrine, pleurait et se tordait les mains. On ne pouvait s’entendre sur le bien et sur le mal, on ne savait qui condamner, qui absoudre. Les gens s’entre-tuaient sous l’impulsion d’une colère absurde. Ils se réunissaient de façon à former de grandes armées, mais, une fois la campagne commencée, la division se mettait brusquement dans ces troupes, les rangs étaient rompus, les guerriers se jetaient les uns sur les autres, s’égorgeaient et se dévoraient."
    Dostoïevski - Crime et châtiment

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  • alain jugnon

    alain jugnon

    25 septembre 2011 à 14:52 |
    « Il reste bien entendu que le christianisme représente aujourd’hui (c’est-à-dire pour Nietzsche et pour nous), la survivance sans nécessité et – par son pathos, sa morale et ses institutions – tout à fait entravante de l’ancien état de choses. Mais ce que le Dieu chrétien révèle, mieux sans doute que des dieux plus « primitifs », où s’exprime la volonté de puissance ou la saine méchanceté d’un peuple, c’est la terreur que conçut l’homme, dès le sortir des cavernes, de ses propres « instincts », de sa réalité (il lui fallut d’abord, pour subsister, tuer la merveille, ce qu’il admirait par dessus tout, lui, l’animal disgracié entre les animaux). Le « nihilisme » que Nietzsche voit à l’œuvre dans les religions et dans les morales qui les prolongent est cette terreur organisée : le refus d’essayer de savoir ce que peut être (et ce que peut) l’homme ; la volonté de l’empêcher de se développer, de devenir – la volonté d’étouffer toutes ses virtualités, toutes ses possibilités ; l’acceptation que sous le nom d’homme il n’y ait rien d’identifiable, rien de réel, une créature tout à fait illusoire, à jamais déterminée, fixée dans son inertie, vouée à se répéter, éternellement identique à elle-même ; une vie, une « âme éternelle » à laquelle rien n’arrivera jamais, même la mort ; un non-vrai, un mensonge ; et cela, de crainte qu’il n’en vienne, devenant « lui-même », à n’être rien de bon. Le mépris le plus complet donc, de ce peut être le vrai de l’homme, la vérité traitée comme n’ayant aucune importance » (Dionys Mascolo, Nietzsche, l’esprit moderne et l’Antéchrist, p 50 et 51, Farrago, 2000)

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      25 septembre 2011 à 15:27 |
      Je dirais plutôt que le Christianisme - comme le Judaïsme d'ailleurs - apprivoise la notion archaïque de sacré : à l'irruption dionysiaque et souvent dévastatrice du "numineux", du divin, dans la cité (cf. le théâtre grec), il substitue l'idée d'un Dieu personne, qui écoute, avec qui l'on parle et l'on est capable ce contracter une Alliance. Lire à ce sujet le livre du philosophe italien - pas particulièrement chrétien d'ailleurs - Umberto Galimberti, "Orme del sacro" (hélas non traduit).

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  • alain jugnon

    alain jugnon

    25 septembre 2011 à 10:07 |
    Chez Pessoa, l'anarchiste est banquier en première instance, il sait l'idée grâce à la chose, ce qui lui permet de faire la révolution, la vraie. Il y a donc la philosophie d'abord.

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  • Fernando Pessoa

    Fernando Pessoa

    24 septembre 2011 à 22:27 |
    Il n'est pas suffisant de ne pas être aveugle pour voir les arbres et les fleurs. Il faut aussi n'avoir aucune philosophie. Quand il y a philosophie, il n'y a pas d'arbres: il y a des idées, sans plus.

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  • alain jugnon

    alain jugnon

    23 septembre 2011 à 18:13 |
    Je sais que j'ai raison, cher Jean-François, je connais l'homme et la chose.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    23 septembre 2011 à 17:10 |
    « Idiotes », en grec, désigne un homme de condition modeste, un plébéien, un pauvre bougre…En ce sens, ce n’est même pas un blasphème : Dieu, en s’incarnant, a pris la forme des plus humbles des hommes, (Phil 2, 5-7) « lui, de condition divine, n’a pas considéré comme une usurpation d’être égal à Dieu, mais il s’est vidé lui-même et a pris la forme d’un esclave »…Oui, le Christ s’est « vidé », « ekénosen », de sa divinité pour l’offrir aux hommes (cf. la célèbre phrase de saint Irénée « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu »). Le Christ donc - vous avez raison - est « vide », d’une certaine manière, pauvre entre les pauvres, sujet de moquerie et d’opprobre…Bref, idiot !
    Mais au-delà de la polémique – je commence à vous connaître ! – vous soulevez une vraie question : il y a une tension, dans les Evangiles, entre un amour du monde et une aversion quasi gnostique pour le monde, suscitant un désir de fuite hors du monde (ce sera le thème de la « fuga mundi » monastique). D’un côté, le monde est le domaine de Satan, du mal, il doit être vaincu ; et de l’autre il est l’objet de toute les attentions de Dieu (Jn 3,16) : « Dieu a tant aimé le monde qu’Il a donné son fils unique, pour que quiconque qui croit en lui ne périsse mais ait la vie éternelle ». Il y a donc eu des influences très diverses et contradictoires. Le « contemptus mundi », le mépris du monde, est sûrement, quant à lui, une dérive condamnable qui a hélas longtemps existé dans le Christianisme occidental.

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