« Ni oubli, ni pardon » ou l’imprescriptibilité banalisée

Ecrit par Jean-François Vincent le 31 octobre 2015. dans Philosophie, La une, Histoire

« Ni oubli, ni pardon » ou l’imprescriptibilité banalisée

A l’occasion de l’anniversaire de la mort du jeune Rémi Fraisse, tué par une grenade dans la « zad » du barrage de Sivens, on a vu refleurir ce curieux slogan qu’on avait déjà entendu lors du décès de Clément Méric, au détour d’une rixe avec l’extrême droite : « ni oubli, ni pardon ! » clamait, par exemple, le site du NPA (Nouveau Part Anticapitaliste) sur son site, le 21 octobre dernier. Et le groupe Cutter & le Druide d’entonner :

« Le meilleur hommage, c’est de continuer le combat.

Ni oubli, ni pardon, devant les assassinats.

Face aux abus de la police, face aux crimes fascistes,

Jamais, jamais on baissera les bras,

Notre haine n’est pas factice ! »

Alors quoi ? Haine éternelle ? Imprescriptibilité ? Il est intéressant de se pencher sur ce mot d’ordre bizarrement augustinien…

« Never forgive » apparut lors du procès de Nuremberg ; et c’est en 1979, à l’occasion de la création d’un mémorial, dédié par Jimmy Carter au six millions de victimes de Shoah que l’hebdomadaire Time titra : « The holocaust : never forget, never forgive ». Normal ! Les crimes contre l’humanité – eux – sont, en effet, imprescriptibles. En France, ce fut la loi du 26 décembre 1964 qui institua cette règle de droit : « Les crimes contre l’humanité, tels qu’ils sont définis par la résolution des Nations Unies du 13 février 1946, telle qu’elle figure dans la charte du tribunal international du 8 août 1945, sont imprescriptibles par leur nature. La présente loi sera exécutée comme loi de l’État ».

En 1971, le philosophe Vladimir Jankélévitch fit paraître un petit ouvrage, intitulé L’imprescriptible, dans lequel il développe la notion : « Le vote du Parlement français énonce à bon droit un principe et, en quelque sorte, une impossibilité a priori : les crimes contre l’humanité son imprescriptibles, c’est-à-dire ne peuvent pas être prescrits ; le temps n’a pas de prise sur eux. Non point même qu’une prorogation de dix ans serait nécessaire pour punir les derniers coupables. Il est en général incompréhensible que le temps, processus naturel sans valeur nominative, puisse exercer une action atténuante sur l’insoutenable horreur d’Auschwitz ».

La prescription, cependant, en droit pénal comme en droit civil, a une fonction indispensable : elle vaut grâce. L’a-mnistie, à laquelle elle s’apparente, suppose une a-mnésie, un oubli ; sans quoi la réintégration dans la société, le Vivre ensemble, bref, le vivre tout court, devient impossible. La prescription demeure, par conséquent, la norme universelle, et l’imprescriptibilité l’exception. Exception incontournable pour les crimes contre l’humanité, mais quid des crimes « ordinaires » ?

On ne peut s’empêcher, en entendant les cris haineux des écolos ou des « antifas » de penser à l’implacable théologie augustinienne : « Quod igitur de sempiterno supplicio damnatorum per suum prophetam Deus dixit, fiet, omnino fiet : Vermis eorum non morietur et ignis eorum non extinguetur  (Civitas Dei, livre XXI, chapitre 9) :( il ne faut donc point douter que la sentence que Dieu a prononcée par son Prophète, touchant le supplice éternel des damnés, ne s’accomplisse exactement. Il est dit : « Leur ver ne mourra point, et le feu qui les brûlera ne s’éteindra point )».

Développant le célèbre passage de l’évangile selon Mathieu : « Et le serviteur inutile, jetez-le dans les ténèbres du dehors, où il y aura des pleurs et des grincements de dents » (Mat 25,30), Louis Bourdaloue, prédicateur du XVIIème siècle, précise, dans ses Sermons : « saint Augustin et tous les théologiens concluent qu’il (le pécheur) mérite une peine infinie. Et comme cette peine ne peut être infinie en elle-même, dans son essence, il faut qu’elle le soit dans son éternité ».

Damnatio memoriae, disait-on, dans l’ancienne Rome, de certains empereurs. Les « humanistes » de la haine, pour ce qui les concerne, vouent leurs réprouvés à une éternité malheureuse. Ce faisant, ils banalisent ce qui n’est pas banal et ne devrait jamais le devenir : la volonté d’extermination de tout un peuple, de tout un segment d’humanité. Il ne s’agit en rien d’excuser ou de minimiser le crime, les crimes de sang : ce sont des crimes, mais justement ce ne sont QUE des crimes… les crimes contre l’humanité, à l’inverse, sont uniques, ineffaçables, inoubliables. Eux – et eux seuls – justifient l’imprescriptibilité. « Ni oubli, ni pardon », oui ! Mais uniquement, exclusivement pour ce type de criminels… à l’exclusion de tous les autres.

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (1)

  • Martine L

    Martine L

    31 octobre 2015 à 17:33 |
    Vous faîtes bien de distribuer ça et là, quelques points sur des vagues de I, qui, dans beaucoup de domaines, en manquent. Oui, les « tas » s'imposent, les dossiers se doivent d'être désignés. Chaque mort d'homme est une de trop, mais – l'Histoire le dit - on se doit de savoir ( d'apprendre à savoir) comment on doit parler de ces morts. Qui plus est, quand il y a décision à poser sur le degré de gravité, et plus encore, le degré de «  mémoire collective » à incarner. Mais nous habitons une société, où – semble-t-il – tout se vaut, où les degrés, les distances, les points de vue, et bien entendu, les valeurs ( vraies, fausses, postiches) dansent ce curieux rigodon du n'importe quoi, que – je vais me répéter, une fois de plus – seul l'enseignement mâtiné d'une bonne dose d'éducation, peut essayer d'enrayer.

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