Savoir croire et savoir vivre

Ecrit par Pierre Windecker le 06 juin 2015. dans Philosophie, La une, Littérature

« La croyance de A à Z – Michel Guérin »

Savoir croire et savoir vivre

La croyance ? « Un des plus grands mystères de la philosophie » disait Hume. Et pour nous, en ce début de siècle ? Nous pouvons répondre aussitôt : un des plus grands problèmes qui se posent à la politique, à la civilisation, à la vie. Pas un problème scolaire, une urgence existentielle, où se joue le destin humain, au plan d’un monde qui a fait le plein comme dans l’intimité de chacun. Partout fleurissent des pathologies de la croyance (et de l’incroyance) : complotisme, négationnisme historique ou scientifique, manifestations fantasques de crédulité. Au fond de toute cela, nous entrevoyons la menace la plus grave : la croyance semble emportée par deux vertiges extrêmes et de sens opposé : par la déprime mélancolique de qui « ne croit plus à rien » et par la fureur maniaque du fanatique meurtrier.

Comment prendre ce problème à bras le corps ? L’essentiel est d’écarter les obstacles. Avant tout, ne pas opposer la croyance au savoir, comme si celui-ci avait à faire table rase de celle-là. Croire n’est pas la conséquence d’un manque de savoir, ni d’un manquement au savoir, c’est simplement la réponse immanente que l’on donne au mouvement de vivre : c’est toujours un acte de croyance, gestuel et charnel, différent selon chacun, que de se lever le matin. En suite de quoi bien sûr, on ne doit plus chercher à peser les croyances sur la balance de la vérité. Plutôt que de « croyances vraies » ou de « croyances fausses », c’est de « croyances saines » (légères, fluentes, compagnes du doute) et de « croyances malades » (lourdes, indurées, fanatiques) qu’il faut parler : si les croyances intéressent la vie, c’est à peine parler par métaphore que de les partager sur cette ligne. Enfin, puisqu’on vit de la croyance, il est de croyance saine, quelles que soient les alarmes que ses extravagances peuvent nous donner, de ne pas se laisser aller à la dénigrer, mais de s’inquiéter surtout de voir comment la soigner et la sauver par une démarche attentive à relever aussi ses tours les plus heureux.

Or, quoi qu’on fasse, un traité systématique de la croyance pourrait apparaître encore comme une manière de chercher à s’en excepter soi-même pour lui régler son compte du point de vue d’un savoir. Par là, on risquerait de renforcer la détresse présente du croire par une autre croyance, prenant la première pour objet, mais tout aussi dépressive. Mieux vaut donc parler de ce problème lourd avec légèreté, et en refusant de faire trop vite système. Quoi de mieux pour cela que la forme de l’abécédaire ? Pour aider la croyance à « s’aérer » loin des miasmes et tout en évitant l’angoisse de l’apnée, les chemins buissonniers conviennent mieux que des autoroutes à glissières de sécurité. Mais ne nous y trompons pas : les analyses tiennent ensemble, s’éclairent mutuellement, et frayent une voie de recherche. Et les entrées ne sont pas dictées par les hasards de l’alphabet, mais choisies pour ce qu’elles permettent de dire. L’enjeu, en effet, ce n’est rien de moins que de dessiner à grands traits la carte d’une anthropologie philosophique de la croyance. Mais l’ordre conserve la contingence nécessaire pour laisser le lecteur libre de choisir son itinéraire (de lecture et d’interprétation) et de conclure, si l’on peut dire, comme il croit opportun pour lui de le faire. Il peut d’ailleurs tout simplement dévider le fil, et aller de l’Automate au Zapping, en passant par le Bonheur, le Conte, Dieu, l’Espoir et l’Espérance, la Foi, le Goût, l’Histoire, l’Imagination, le Jeu, le Kred, la Libido, le Monde, le Nihilisme, l’Opinion, la Politique, Que suis-je ?, la Religion, le Scepticisme, la Tolérance, les Us et coutumes, le Veau d’or, When (is art) ?, la Xénophobie, le Yin et le Yang.

Un mot, pour commencer, sur le diagnostic, puisqu’il précède toute thérapeutique, laquelle voisine ici avec l’éthique. Qu’est-ce qui distingue donc une croyance « saine » d’une croyance « malade » ? N’allez pas chercher ici ou là (entre A et Z) de réponse définitive et monobloc. Voilà ce que je suggérerai : ce serait faire fausse route que de s’arrêter à une différence d’intensité. La foi ardente du mystique, par exemple, n’est pas en elle-même morbide ni dangereuse. Pourquoi ? Parce qu’elle est, au fond, « élision de l’objet ». Elle n’engage en effet que le sujet qui croit, « Dieu » n’étant pas son « objet », mais le nom de ce qu’il éprouve comme la condition de son rapport à soi : ce n’est donc pas une croyance transitive, mais ce que Michel Guérin désigne, par opposition, comme une croyance « réfléchie ». Comment pourrait-elle, dès lors, vouloir s’imposer à d’autres ? La certitude absolue qu’exprime la foi s’accompagne en effet – dès qu’on prend le point de vue de l’objet – d’un abîme de doute qui, loin de la menacer, lui est nécessaire, et lui interdit de vouloir exercer quelque tyrannie. C’est lorsque cet abîme fait peur, et que cette peur à son tour devient le seul motif de la foi, que celle-ci s’investit entièrement sur son objet et devient, alors seulement, fanatisme.

Mais si, comme Michel Guérin, nous sommes à l’égard des choses religieuses dans la position d’incroyants, si donc nos croyances sont plus terrestres et plus mondaines, comment faisons-nous pour qu’elles demeurent « saines » ? Eh bien, il en va de même, au degré près. Les croyances saines sont toujours des croyances que le sujet ne cesse de rapporter à lui-même. Ce sont donc des croyances de sceptiques, dans lesquelles on peut encore vérifier que « la réalité de la croyance, c’est qu’elle n’a pas d’objet ». Dégagées de leur objet, ces croyances ne peuvent avoir la prétention de s’imposer aux autres comme légitimes et « vraies ». Aussi, au lieu de tourner aux convictions rigides, elles fluctuent en fonction d’un commerce continué avec les hommes et le monde. A l’équivalence de la foi absolue et du doute absolu correspond donc l’alternance entre une croyance et un doute relatifs. Car, « certes, croire signifie assentir, acquiescer, donner sa confiance. Mais cet assent n’est pas aussi adhésif qu’il y paraît. […] Le courant du croire est biphasé. Croire alterne avec un décroire ».

Cette alternance souple est sans doute ce qui laisse sauve l’espérance. L’espoir, veuf de son objet, ne peut que tourner de lui-même au désespoir. Mais cela n’atteint pas l’espérance, qui n’a pas besoin de garanties et ne s’est jamais mariée avec aucun objet. « Le désespoir […] lorgne, dans son coin sinistre, l’espérance. Que va-t-elle faire ? Si elle se met en mouvement, ne fait ne serait-ce qu’un pas, il n’a plus qu’à retourner dans son encoignure. […] L’espérance est ce qui fait qu’on marche, encore et encore. Elle est à la lettre increvable ».

Entre A et Z, beaucoup de chemins de traverse peuvent être percés, intéressant des champs aussi divers que l’anthropologie, l’économie, la psychologie, l’histoire et l’historiographie, la littérature, l’esthétique, l’éthique, la politique, la théorie des religions, la métaphysique. S’il est un point commun à tous, c’est l’effort de les penser historiquement. Dans ses divers registres, le régime de la croyance a connu en effet certains changements irréversibles, notamment avec la modernité, puis avec ce qu’on a appelé la postmodernité. En même temps, pour comprendre la survenue de ces changements, il faut bien repérer et définir les structures du croire qu’ils ont fait jouer. Un exemple : le Kred et quelques autres entrées permettent de tracer la voie d’une anthropologie de la confiance débouchant sur l’économie et le droit. Le kred est en effet, selon Benveniste, un mot indo-européen qui désigne « une puissance magique que l’on place dans un être en escomptant sa protection ». Ainsi, d’elle-même et de toujours, la confiance se place, elle escompte, elle spécule. A le comprendre, on situe mieux sur la carte certains des rivages auxquels elle aboutit, ceux des contrats de marché, y compris des plus spéculatifs, et la manière dont en eux se tissent les rapports entre l’économie et le droit : car « plus on croit, moins on stipule ; à l’inverse, plus on écrit le droit, moins on est tenu de croire la substance qu’il évente en la distillant ».

Mais revenons, pour conclure, au problème que nous avons avec la croyance. Dans la plupart des sociétés qui nous précèdent, il ne se posait pas. La « mesure du monde » était donnée par des croyances solides, et d’autant plus solides qu’elles étaient solidaires, liées, par la religion principalement, dans un « corps de croyances » qui se rattachait sans hiatus trop grand aux « croyances du corps » rythmant les âges, les travaux et les jours. Ce que Nietzsche a reconnu comme « le nihilisme européen » a défait tous ces liens et fait chuter le crédit attaché à nos objets de croyance. Depuis ce krach, ce qui nous guette, ce sont ces deux personnages sinistres, le « mélancolique ravagé de doutes » et le « fanatique absent à soi, chosifié par sa “cause“ » – qui ne savent plus, ni l’un ni l’autre, croire. Sans doute peut-on penser que le monde, dans ces conditions, « va vivre un certain temps sur ses réserves d’immanence, comme le lapin carnivore de Claude Bernard – jusqu’à ce qu’un nouvel appel du large (ou du danger extrême) liquide les ersatz de son bricorama religieux et l’oblige à pratiquer la métaphysique ».

Mais la tâche est claire : « En vérité, il faut arracher le croire à cette mâchoire broyeuse du Tout-ou-Rien : l’essentiel de l’éthique qui nous fera peut-être retrouver une “mesure du monde” tient dans une véritable culture de la croyance ; elle est un peu l’objet de ce livre, qui cherche à l’apprivoiser dans son protéisme ».

 

La Croyance de A à Z, Michel Guérin, Les Belles Lettres, coll. Encre Marine, mars 2015, 232 pages, 19 €

A propos de l'auteur

Pierre Windecker

Rédacteur

Agrégé de philosophie


Commentaires (2)

  • Pierre Windecker

    Pierre Windecker

    06 juin 2015 à 16:46 |
    Le livre de Guérin « ignore », au sens d’une ignorance délibérée, la collision possible (et, certes, très fréquente) entre la croyance et le savoir. On peut en chercher les raisons. J’en suggérerai quelques-unes.
    1) Cette collision est pensée le plus souvent à partir de l’échelle platonicienne opinion/science qui consiste à ne comprendre la croyance que par rapport à la vérité, seulement comme étant en déficit de vérité. Or le but du livre est de montrer que la croyance doit être pensée dans une absolue priorité par rapport à la vie : « c’est un acte de croyance que de se lever le matin ». La croyance déborde donc infiniment le domaine du savoir, qui est toujours fini, et il y a de nombreux terrains sur lesquels le conflit entre eux est tout simplement impossible.
    2) Cela renverse la perspective dans laquelle saisir l’antagonisme entre croyance et savoir. Comme vous le dîtes très bien (exactement, c’est à propos de l’objectivité), le savoir n’a de réalité subjective que si l’on croit au savoir – non pas à tel ou tel contenu, mais à la forme même de l’expérience que l’on peut faire de « savoir » quelque chose (et surtout de ne rien savoir, comme Socrate, pour éprouver cette forme dans toute sa pureté). La question devient alors : comment la croyance peut-elle devenir morbide au point qu’on ne croie même plus au savoir, qu’on le rejette et le dénie ? ou au point qu’elle coexiste avec certains savoirs (techno-scientifiques) sans que cela amène le « croyant » à tirer de ces savoirs auxquels il croit la moindre expérience universelle capable de modifier ses autres croyances ?
    Il me semble qu’il y a un aspect performatif essentiel dans le livre de Guérin. Ce n’est pas un traité seulement constatif. Il a voulu par-dessus tout éviter, en un temps où la croyance se dénie elle-même au nom de la lucidité ou verse au délire, non pas rejeter, mais surmonter, voir de plus haut, l’opposition croyance/savoir. Faire autrement aurait arrangé les deux partis, les uns disant : « on ne peut croire à rien dès qu’on sait quelque chose », les autres : « je ne crois à rien, je sais (par exemple : je sais que Dieu a ordonné de massacrer les impies, ou je sais qu’on a menti sur le 11 septembre, etc.).

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    06 juin 2015 à 14:02 |
    « Avant tout, ne pas opposer la croyance au savoir ». Voire ! Dans le cadre de l’épistémologie platonicienne, la croyance relève de la doxa, de l’opinion, à l’indice de certitude – et donc de vérité – très inférieur à l’épistémè, la science, qui, elle, fait l’objet d’une démonstration.
    Certes, on pourra aisément rétorquer que les arrières mondes du Timée relèvent plus du mythologique que du philosophique et que personne n’a jamais été convaincu par l’apologétique chrétienne (les « preuves » de l’existence de Dieu). A la limite, la seule croyance « rationnelle » serait celle de Dom Juan dans la pièce de Molière (acte III, scène I) :

    Sganarelle à Dom Juan : Qu’est-ce que vous croyez ?
    Dom Juan : ce que je crois ?
    Sganarelle : oui
    Dom Juan : je crois que deux et deux sont quatre, et que quatre et quatre et quatre sont huit.

    C’est un raisonnement du même genre qui a donné naissance à la philosophie dite analytique, entièrement fondée sur la logique. En réalité, la physique quantique a démontré que l’observateur influait directement sur l’objet observé. L’objectivité pure, par conséquent, n’étant elle aussi…qu’une croyance !

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