Si vous le dites... Sophistes

Ecrit par Jean-François Vincent le 04 janvier 2016. dans Philosophie, La une, Linguistique

Si vous le dites... Sophistes

Il y a quelques semaines, notre amie Sabine Aussenac avait cherché, dans Wikipedia, une définition des sophistes, et j’avais promis, dans un commentaire, d’y consacrer un « si vous le dites ». Chose promise, chose due.

Les σοφιστής, littéralement, sont les « hommes sages » (de σοφία, la sagesse) ; mais, originellement, le terme a une acception très large. Pour Aristote, le premier « sophiste » n’est autre que Zénon d’Élée, un philo-sophe donc ; et au Vème siècle avant notre ère, poètes, rhapsodes, musiciens, voire devins étaient indistinctement rangés dans cette catégorie. On y trouvait ainsi pêle-mêle Homère, Hésiode, jusqu’à des figures mythiques comme celle de Prométhée. C’est Platon qui a inauguré le sens moderne du mot. Rien en effet ne ressemble plus à un philo-sophe qu’un sophiste ; d’où l’urgente nécessité de les distinguer. Mais, avant de voir les différences, examinons d’abord les ressemblances.

Au-delà de l’idéal d’être « sages », les uns et les autres partagent les mêmes techniques. Mieux, ce sont les sophistes qui inventèrent la méthode dite « socratique » : les questions-réponses censées faire avancer le questionné vers la vérité. C’est la « dialectique » (même racine que « dialogue » : le verbe dialegesthai). Outre celle-ci, les sophistes utilisent des procédés plus contestables que les philosophes eux s’interdisent. Ainsi l’« antilogique » (antilogikos) qui consiste à démontrer qu’une thèse (« logos », litt. parole) équivaut à son anti-thèse, anti-logos. Tout, par conséquent, n’est fait que de contraires, qui, tous, se valent : aucune vérité ultime. Platon, d’ailleurs, n’était pas en désaccord absolu avec cette notion, qui le gênait infiniment : le monde sensible, ce que nous voyons, apparaît comme un chaos, une confusion de choses contradictoires ; toutefois, il convient de surmonter ces apparences, pour atteindre le domaine des réalités éternelles, dont le démiurge s’est servi de modèles pour créer le monde. Ce sur-monde ou cet arrière-monde, pour parler comme Nietzsche, Platon l’appelle le kosmos noeton, le monde des idées.

Troublants de fait ces sophistes qui apportent des réponses discutables à de – très valables – questions. Qu’est-ce donc qui leur a collé cette étiquette de « mauvaise foi » ?

La volonté, en premier lieu, d’avoir toujours raison (par opposition au doute socratique) ; c’est l’éristique (de eris, querelle, contentieux). L’objectif n’étant pas de dire le vrai, mais de vaincre l’adversaire. Les sophistes font, en effet, office d’avocat dans les procès. A l’inverse des philosophes, qui dispensent leur enseignement gratuitement, on les paye : c’est ici que se situe LA distinction majeure entre les deux types de « sages ». Les sophistes monnayent leur savoir, leur « sagesse » est une sagesse mercenaire. Protagoras, nous dit Platon, était plus riche que Phidias, le sculpteur, auteur d’une monumentale statue de Zeus à Olympie, l’une des sept merveilles du monde.

Nonobstant leur vénalité, les sophistes trompent délibérément. Platon – toujours lui ! – raconte que Gorgias fut appointé par un chirurgien afin de convaincre un patient de se faire opérer (initiative souvent fatale à l’époque) ; or non seulement Gorgias réussit, mais il persuada le malade qu’il était lui-même médecin ! Pouvant universellement prouver une chose et son contraire, stipendié pour composer des éloges autant que des blâmes, les sophistes sont des spécialistes du para-doxe : ce qui dépasse (para) l’opinion commune (doxa). Apollonius de Tyane, philosophe néopythagoricien du 1er siècle, interrogeant un sophiste chargé de composer un panégyrique de Zeus, narre comme suit une scène cocasse : « et le jeune homme répondit : j’ai également composé un éloge de la goutte et de la cécité et de la surdité. Et pourquoi pas de l’hydropisie par dessus le marché ? Dit Apollonius, il ne faut pas priver le catarrhe (le rhume !) de tes talents ».

Généralistes des idées, les sophistes se veulent « polymathes », omniscients. Ancêtres des « communicateurs » (pardon Robin Forel !), ils enseignent à leurs élèves l’art de s’exprimer en public (epideixis) sans jamais être désarçonné. Philostrate, sophiste athénien du IIIème siècle, se moque d’un des « confrères », Polémo de Laodicée, qui serait rentré dans un amphithéâtre archicomble et, par bravade, aurait défié son public en lui demandant : « posez-moi n’importe quelle question ! ». Idole des foules, Gorgias, le contemporain de Platon, se voyant, quant à lui, offrir, aux dires de Philostrate, « une statue en or dans le temple du dieu pythien (Apollon) ».

Le drame des sophistes, finalement, ne serait-il pas d’avoir substitué à la philosophie, la « philautie » : l’amour non plus de la sagesse, mais de soi-même ?…

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Poster un commentaire

Vous êtes identifié en tant qu'invité.