Une interview de Nietzsche

Ecrit par Jean Le Mosellan le 09 août 2010. dans Philosophie

Une interview de Nietzsche

J’ai réussi à tendre le micro à Nietzsche, en vacances sur les bords du Lac de Garde.

En ce temps-là j’étais chroniqueur au Monde.fr. J’avais pour mission de suivre Nietzsche à la trace. La France attendait son tour d’être grippée, et le ministère de la santé était dans tous ses états, entassant des dizaines de millions de doses de vaccins dans les entrepôts pharmaceutiques  en vue de sa campagne de vaccination de masse dans les préaux et les gymnases.

Je crois que le virus de la grippe H1N1 avait repéré Nietzsche avant moi, car il était aphone cet après-midi là. Pas de doute, le passage tant redouté de H1N1 avait eu lieu. Heureusement que j’ai été vacciné dans les règles avant d’effectuer ce voyage. Il me fit comprendre par signes qu’il avait mieux qu’un enregistrement à offrir. Il me notifia  de l’attendre sur la terrasse de sa villa, et disparut profondément dans l’obscurité béante de ce que je devinais être le vestibule, qui devait être démesuré, car le bruit de ses pas mettait un temps infini à s’éteindre.

J’ai mis ce temps à profit, pour relire ce qu’il a écrit en vers dans Gaya Scienza, question de me mettre dans le  paysage. Ce n’est pas rare le lyrisme chez Nietzsche, ni l’emphase. Oui surtout l’emphase que l’on confond volontiers avec le poids de la pensée. La villa avait tous ses volets clos. Je commençais à me culpabiliser d’avoir réveillé le grand philosophe.

Le bruit des pas se fit entendre de nouveau, un peu plus traînant que tout à l’heure. Voyez ce que je vous disais à propos du poids. Que le vestibule me semblait long ! J’imaginais le pauvre Nietzsche exténué par la promesse de son cadeau. J’aurais dû le ménager et offrir de revenir un autre jour. Je n’avais pas pensé à cela, avec en prime la voix de Nietzsche ! Tant pis, je me mettais en devoir de m’immerger dans son poème, écrit peut-être en cet endroit.

Toi qui, d’une lance de flamme/Brises la glace de mon âme/Et qui la chasse vers la mer/De ses plus hauts espoirs/Toujours plus claire et plus saine/Libre dans sa contrainte aimante/Elle célèbre les miracles/O le plus beau mois de janvier!

Les fans auront reconnu que c’est un chant du prince Hors-la-loi extrait de Gaya Scienza.

Pendant que j’étais plongé dans ma lecture, je n’ai pas vu Nietzsche revenir. Il me fit littéralement sursauter, comme s’il s’agissait d’un esprit,  en posant la main qui ne tenait pas le manuscrit, car c’en fut un, et tout frais, sur mon épaule.

Son expression aphone me disait : Voilà ! Et il me tendit une feuille sur laquelle ont été recopiées quelques pensées, sans doute significatives, des morceaux choisis quoi ! De son Antéchrist. Un autographe inestimable ! Le voici.

Je connais trop bien les conditions qu’il faut réaliser pour me comprendre. Il faut être intègre dans les choses de l’esprit, intègre jusqu’à la dureté pour pouvoir supporter mon sérieux et ma passion. Le courage du fruit défendu. La prédestination du labyrinthe. Une expérience des sept solitudes.

Eh bien! Ceux-là seuls sont mes lecteurs, mes véritables lecteurs, mes lecteurs prédestinés: qu’importe le reste ? – Le reste n’est que l’humanité – Il faut être supérieur à l’humanité en force, en hauteur d’âme – en mépris.

Qu’est-ce qui est bon ? – Tout ce qui exalte en l’homme le sentiment de puissance, la volonté de puissance, la puissance elle-même.

Qu’est-ce qui est mauvais ? – Tout ce qui a sa racine dans la faiblesse.

Périssent les faibles et les ratés : premier principe de notre amour des hommes. Et qu’on les aide encore à disparaître !

Vous n’avez pas besoin de souligner ça ! Qu’il me dit, plus aphone du tout. Cela l’a contrarié, puis  il me dit ex abrupto, ou plutôt ex cathedra: Joyeux Noël ! Une élégante manière de mettre fin à l’interview.

J’avais oublié que tout ce que dit Nietzsche c’est toujours comme un antipape : ex cathedra.

Sans doute ce n’était qu’un reflet de sa pensée, un reflet de lune sur le temps, dirait peut-être Mallarmé, jamais en panne de métaphore.

A propos de l'auteur

Jean Le Mosellan

Jean Le Mosellan

Membre du Comité de rédaction et rédacteur

Médecin

Auteur de nombreuses chroniques au "Monde.fr"

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