Vie et mort des personnalités corporatives

Ecrit par Jean-François Vincent le 04 janvier 2014. dans Philosophie, La une

Vie et mort des personnalités corporatives

Question préliminaire : qu’est-ce qu’une personnalité corporative ? C’est une personne – idéale ou fictive comme on voudra – qui rassemble, récapitule en elle une myriade de personnes réelles, qui – ensemble – en forment la totalité. L’exemple archétypal de cette conception est la théologie paulinienne de l’Eglise-Corps du Christ (Eph 1,22) : « Dieu l’a donné pour Tête à toute l’Eglise qui est son corps ». Chaque fidèle est un membre de ce tout qu’est le Christ-Eglise : cette unité justifie tous les sacrifices et même le martyr ; en se sacrifiant pour le Christ, on se sacrifie pour soi-même, unité fondamentale de la partie et du tout : pars pro toto. Quels que soient les antécédents philosophiques de cette doctrine – tels l’organon aristotélicien ou la sympathéia tôn holôn des stoïciens –, la nouveauté si révolutionnaire pour l’histoire des idées tant religieuses que politiques est cette auto-incorporation dans un corps plus grand et plus important que soi-même, un corps auquel on doit tout, et pour lequel on est prêt à tout.

Au moyen-âge, avec l’instauration du dogme de la présence réelle, on passera du Corpus Christi (désormais réservé à l’hostie consacrée) au Corpus ecclesiae mysticum, dont la tête est le pape, « vice Christ », Vicarius Christi, voire Vicarius Dei. Les légistes médiévaux allaient d’ailleurs étendre bien au-delà le concept. D’abord sur un plan strictement juridique – c’est l’apparition de la persona ficta, l’ancêtre de notre personne morale (les associations, entreprises, syndicats, etc…) – puis sur un plan politique. Le royaume devient Corpus rei publicae mysticum, le souverain étant le caput plebs, la tête du peuple. Au corps spirituel ecclésial, gouverné par le pape, fait pendant le corps moral et politique, dirigé par le roi (ou l’empereur) : « de même que les hommes sont spirituellement réunis dans le corps spirituel dont la tête est le Christ… de même les hommes sont moralement et politiquement réunis dans la res publica, qui est un corps dont la tête est le Prince » écrit le jurisconsulte italien Lucas de Penna. Ce Corpus Principis est un et indivisible, au point que le suicide est criminel, précisément parce qu’il lui porte atteinte : « le suicide n’est pas seulement un crime contre Dieu et la Nature, mais aussi contre le roi, parce qu’il est la tête et perd ainsi un de ses membres mystiques ». La métaphore se fait volontiers nuptiale : chaque chrétien est symboliquement une sponsa Christi, une épouse du Christ ; pareillement chaque sujet est une sponsa Principis, une épouse du Prince.

On aurait tort de ne voir là que spéculations intellectuelles ; dans la légende arthurienne, le « secret » du Graal est : « le roi et la terre ne font qu’un ». Encore en 1914, on se battait, en Angleterre, « for King and country ». La postérité de la personnalité corporative médiévale est immense. La nation pour Sieyès est un grand corps auquel s’agrègent les citoyens (Œuvres VI, 4) : « à la Nation appartient la plénitude de tous les pouvoirs, parce que la Nation est, sans aucune différence, ce qu’est un individu dans l’état de nature, lequel est sans difficulté tout pour lui-même ». Sieyès n’ira pas jusqu’à dire que la République une et indivisible est une personne, mais on n’en est pas loin.

« La République nous appelle, clame le Chant du départ, sachons nous battre ou sachons mourir, un Français doit vivre pour elle, pour elle un Français doit mourir ». Traduisons : le citoyen, membre de ce corps unique qu’est la République, doit pouvoir se sacrifier pour elle ; car elle, c’est lui !

Mais le même Sieyès introduisit également ce qui signera l’arrêt de mort des personnalités corporatives : l’individualisme. Il écrit « ramenons l’homme à son but : il veut être heureux, et toute son activité se porte à lui procurer le bonheur ». Le bonheur ! Voilà l’ennemi du grand Tout dans lequel on s’incorpore jusqu’à y perdre la vie. La croissance de l’individualisme n’exclura pourtant pas le culte de la France-personne. Barrès s’y ralliera après avoir abjuré le « culte du moi ». On trouve même, chez Victor Hugo par exemple, un mélange de la pensée médiévale et de la pensée révolutionnaire. Il célèbre la France-personne dans un poème intitulé « A la France », paru dans le recueil « Les années terribles », publié en 1872 : « je voudrais n’être pas français pour pouvoir dire que je te choisis, France, et que, dans ton martyr, je te proclame, toi que ronge le vautour, ma patrie et ma gloire et mon unique amour ».

Au XXème siècle, après les deux guerres mondiales, avec la disparition du culte de la France-personne (dernière personnalité corporative), disparaît aussi la notion de sacrifice : on ne meurt plus pour un grand Tout dont on ne serait qu’une infime parcelle, on meurt pour une cause. La principale étant l’humanité, laquelle, à y voir de plus près, n’est que l’Homme, avec un « H », projection idéalisée de l’individu, c’est-à-dire de soi-même. Transcendance de l’ego, comme dirait Sartre. Mais l’idée n’est pas neuve : déjà au XVIIIème siècle (l’époque de Sieyès !), Kant avait déclaré le « Ich » à la fois transcendant et transcendantal… Oui, seul le bonheur du moi, des mois de l’humanité – collection d’individus juxtaposés et atomisés – mérite que l’on se sacrifie. Un sacrifice « égoïste », quelle contradiction dans les termes !

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (1)

  • Martine L

    Martine L

    05 janvier 2014 à 15:11 |
    Permettez moi, cher directeur de nos publications, de me faire l'écho de tant de nos lecteurs : vous lire est toujours une aventure intellectuelle qui fait clic, et c'est une chance pour RDT ! non seulement j'en ai appris dans votre billet, mais, j'a apprécié la clarté et l'organisation de la pensée, sans bavardages inutiles. Ce serait peut-être ça, lire Reflets du temps !! en avant donc, en 2014, pour plein d'autres utiles chroniques, JF !

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