Conférence de Daniel Sibony : Le peuple juif comme métaphore de l'écrivain

Ecrit par Maurice Lévy le 20 janvier 2012. dans Psychologie, La une, Société, Littérature

Conférence de Daniel Sibony : Le peuple juif comme métaphore de l'écrivain

Notes transcrites par Maurice Lévy à partir d’un enregistrement de la conférence de Daniel Sibony du 14 décembre 2011

 

 

… Exister PARLECRIT (en un mot) – telle est la notion qu’il a inventée dans son livre L’autre incastrable : Psychanalyse éthique.

D’où vient ce titre ? C’était l’idée que l’écriture dont l’aventure a été quand même l’entrée singulière inventée à ce corpus d’écriture biblique –paquet d’écriture – partait de l’idée qu’il faut à tout prix se dégager de l’emprise de l’autre, en forme de féminité primordiale, archaïque, matérielle d’être … ça n’est pas l’actualité qui risque de les démentir. Tout être a d’abord affaire à une emprise de l’autre, maternelle, archaïque, c’est-à-dire qu’il va au-delà de la psychologie de sa mère, de sa femme ; ce sont des emprises complètes dans leur opacité, lorsque la mention symbolique ne passe pas.

Donc … on va quand même passer, faire passer de l’écriture à travers ce mur sur lequel se brisent homme et femme.

La tradition biblique ne veut qu’Eve, qui est la seconde, la première ayant été intraitable. Déjà Eve s’est posée comme digne d’un rapport sexuel avec un moins que Dieu, son fils aîné qu’elle a appelé Caïn. Elle a dit : Je l’ai caïné avec Dieu. Il n’y avait pas d’homme, c’était le seul partenaire digne de ce nom ; avant, il y en avait une autre. L’autre ne laisse pas passer de castration, ne se laisse pas entamer pour faire quelque chose pour passer. Ça a donné le peuple des pasteurs, au sens hébreu du mot hébreu … Il y a quelque chose à faire passer. Il faut soi-même trouver les bons passages dans la masse. C’est ce qu’on fait dans l’analyse, dans l’écriture ; les bons passages, c’est aussi une expression de lecteur.

(Notre orateur raconte comment il a aidé quelqu’un à écrire : grâce à un travail d’analyse, il a déclenché en lui sa possibilité d’écrire – possibilité parfois très grande, parfois absente …)

Il va parler de nous, en tant qu’écrivains. Et comment font les gens qui n’écrivent pas ? C’est important d’écrire, de s’inscrire…

La personne a réfléchi tout l’après-midi.

Il lui demande : Vous avez pris des notes, écrit des choses ?

Il répond : Non.

Mais comment fait-il pour ne pas tourner en rond ? On confie au texte quelque chose pour qu’il le retienne et après, il a re-balayé et on voit tout ce qu’il a retenu : ça passe par l’écrit.

Cette personne lui a demandé : Comment font les gens qui n’écrivent pas ?

Réponse : Ils écrivent par délégation.

Et ces gens parlent du texte de l’autre, comme si c’était leur texte.

Et donc on peut exister par l’écrit.

Transmission qui devrait intéresser les autres et même les juifs à un peu plus de curiosité.

Qu’est-ce qui fait que ce truc-là existe, de toute façon ? Une des chevilles ouvrières de cette existence c’est peut-être celle de tout un chacun ; elle permet de se transmettre un peu de vie, d’existence, pour bouger son identité … Reconnaissance, réussite…, ça n’existe pas beaucoup … C’est un entre-deux, entre Ecrit et Parler : soit de l’écriture, on en parle et quand on en parle très bien, avec une justesse intuitive, il y a de l’écrit qui dégage une énergie de parole et cette énergie exige de se réinvestir.

On est entre Ecrit et Parole, on parle même de Parlécrit. L’écrit c’est une espèce de moteur qui sert d’accélérateur. …

Il y a la Bible, qu’on appelle les Ecritures et il y a la Loi orale qui parlait autour de cette écriture, de façon de plus en plus intensive et accélérée, jusqu’à exiger de s’écrire à son tour. Et ça a donné LaMichna = Etude ou Redoublement. On allait la répéter mais autrement, donc on allait l’interpréter. Interprétation qui allait être à son tour insuffisante, donc on allait étudier cette interprétation et naquit leTalmud = Etude. Et comme subsistaient certaines approximations, est née plus tardivement la Cabbale. Mais à côté, il y avait d’autres formes, beaucoup plus fictionnelles, – Djouha (1): etc. On racontait des histoires etc. et cela a donné naissance à un corpus assez géant qu’on a appelé le Midrach = Chercher.L’autre sens c’est celui d’inventer des histoires.

Donc les Ecritures elles-mêmes ne manquent pas.

Prenons l’histoire de Jephté Juge d’Israël et sa fille : Période de belligérances continuelles … Dieu dit à Jephté : Va faire la guerre et protège ton peuple. Le texte sacré sert àse battre avec, à contester l’antérieur. En allant à la bataille, il fait le vœu de sacrifier la première personne sortant de sa maison en holocauste s’il remportait la victoire sur les Ammonites. Victorieux, c’est sa fille Jephté qu’il rencontre la première ; elle l’incite à être sacrifiée, selon « ce qui est sorti de ta bouche ». Ce n’est pas un être tout-puissant, une sorte de scripteur, d’écrivain, de machine à écrire. Il y a la guerre avec le texte antérieur. Le texte sacré sert à se battre avec, à contester le divin, les prophètes eux-mêmes se contestent. Il y a donc une grande dissension intérieure. Ce serait un rapport incestueux où un père préfère voir sa fille disparaître … Au-delà de cela, il y a une petite fiction, sa fille lui dit Fais de moi ce qui est sorti de ta bouche. Or la loi orale donne toutes les possibilités de se libérer d’un tel vœu.

Et de là on aboutit au Kol Nidre, prière de la veille de Yom Kippour au cours de laquelle on se frappe la coulpe pour demander la rémission de tous nos péchés par l’Etre. C’est la Cérémonie des allègements. On est engagé par un serment ; mais de fait on a la possibilité de se dégager de ce serment.

Quels sont les moyens de se dégager ? Prière de Matir assourim = Délie-moi les mains. Les Juifs veulent se faire pardonner tous les interdits. Il n’y a pas à se sacrifier. Avec Existence, on ouvre sur une pratique, sur une pensée … pour s’inscrire autrement, pour se donner Dieu autrement.

On pose que, plus important que Dieu, il y a la texture, c’est-à-dire l’écriture et ses interprétations, le déploiement de la texture, comme ce à quoi on peut se raccrocher. Sans la texture, on est dans le miroitement avec nous-mêmes ou avec notre alter ego. On est dans la plurivalité imaginaire de quelque chose qui se passe de l’autre côté, quelque chose à quoi on essaie de se raccrocher … .

Un texte sur la toxicomanie, cela donne toutes sortes de sensations agréables, cela apaise les souffrances, cela libère, parfois trop, cela donne un lien solide, tellement solide. La drogue, c’est fait pour se donner un repère, c’est-à-dire pour dominer l’angoisse (Cf. Les maladies du lien, sous-titre Perversions). Notre orateur tombe sur un article datant de 1981-1982 : La drogue comme accrochage mental. C’est que ça donne un accrochage mental, mais le problème est là, celui de l’écrivain, de l’écriture … Qu’est-ce qu’un écrivain ? C’est quelqu’un qui reçoit de sa mémoire, qui ressent le besoin de donner vie, faire exister, de tisser une histoire, un texte auquel il puisse se raccrocher et auquel le lecteur puisse accrocher quelque chose. Les textes fictionnels, ce qu’on en attend, c’est un accrochage scientificatoire. Cela nous rappelle des épisodes marqués pour nous par ses signifiants. On s’identifie intelligemment, on n’y passe pas tout entier, mais on prend des bouts d’identification, des flashes. Cela nous donne de l’accrochage, nous donne à penser, à rêver. Cela c’est l’écriture fictionnelle, mais il n’y a pas qu’elle. Il laisse de côté l’écriture théorique des gens qui imaginent des concepts éthiques, au nom desquels ils vont ériger de véritables miradors de l’expérience humaine, ils vont dire si ça existe : à son avis, ce n’est pas très intéressant, même si cela fait vivre toute une cohorte qui, selon les époques, a plus ou moins le vent en poupe dans les années 70-80. La thérorie était vraiment très en vogue. Cependant cela donne à certains un point d’appui.

Le texte philosophique peut permettre à quelqu’un d’accrocher sa parole, son discours, et d’avoir un petit plateau de par l’écrit servi qui ne donne pas forcément une transmission. Il se sert, cela lui permet de tenir, mais … Notre orateur préfère faire référence à une autre écriture, en l’occurrence la sienne. Il lui est arrivé d’écrire comme ça, pas forcément pour s’amuser, mais il s’est rendu compte que c’était nécessaire, que c’était indispensable, ne serait-ce que pour libérer certaines choses … Cette écriture lui permet d’exprimer des impulsions, des appels d’être, des évènements d’être, car on n’écrit pas par choix. Il n’a pas choisi d’écrire, il écrit de toute urgence, comme dicté, qui s’impose à lui pour être écrit. Ça doit s’écrire, il écrit en toute hâte … cela donne des textes longs, courts, mais il est toujours étonné de voir que, après une ou deux phrases déjà écrites, ça a appelé la suite jusqu’à que ça tourne autour de quelque chose qui devienne une sorte d’idée forte, de repère …

A propos de DSK, et, sans savoir pourquoi, il a écrit un texte : L’inconscient de DSK a fait deux lapsus géniaux : 1/ il a fait dire, par le symptôme de DSK au peuple qu’il n’était pas en mesure d’honorer la confiance qu’un certain peuple lui devait. C’était intelligent. S’il l’avait dit directement, cela aurait été horrible. Vous imaginez, ce bon petit peuple de gauche qui, après avoir entendu Jacques Delors promettre ses compétences, sa technicité, puis se démettre, après avoir entendu Jospin, en pleine bataille, dire Non, moi je jette l’éponge, alors que tout le monde lui disait : Mais au contraire, on t’aime tous …, il aurait dit : Non, vous me faites confiance, mais je ne peux pas … Mais ce n’est pas dicible, le lapsus, l’inconscient, c’est son symptôme qui parle à ses adeptes et qui dit : Non, ce n’est pas possible… 2/ mais cela rebondit sur un Autre lapsus où il se fait pointer par les peuples planétaires le fait que son symptôme ce n’est pas bien, qu’il faut s’en libérer et son symptôme …, c’était l’addiction, dont il est difficile de se libérer … à moins d’un miracle, un évènement fort. Et son inconscient a dû dire : si trois cents millions de gens se réunissent pour dire à ce symptôme : « Ce n’est pas bien, tire-toi de là »… cela fait une dépossession et alors le diable sort (rires) et libère l’individu, en le laissant parterre exsangue …, mais libre. Sibony nous dit qu’après avoir écrit cela, il l’a envoyé aux journaux avec d’autres réflexions … (rires). Là c’était une page, mais cela peut être un livre … La fiction terminée, l’auteur en attend que ça irradie certaines existences. Rattrapé par la fausse origine, l’auteur en attend que ça existe (ex-ciste = sorte du site), que ça ait lieu.

Dans cette tradition du peuple hébreu, c’est le lieu de l’être, il ne l’approche que par la lettre. Pour les chrétiens, ce sont des mordus de la lettre. Pourquoi nous ont-ils privés de l’esprit de la lettre ?Il ne sait pas Sur le christianisme, il aurait à dire, en temps que jeu d’écriture, parce que la dynamique d’écriture hébraïque qui roule sur l’inachèvement, sur le fait que l’objet de désir est toujours perdu, c’est la terre à laquelle ils sont promis, dès qu’ils y sont, ils n’y sont pas bien …, ils y font de l’idolâtrie, ça veut dire l’option narcissique dans l’écriture et dans l’existence, c’est quelque chose d’inouï, depuis 3000 ans qu’on en parle jusqu’à aujourd’hui. L’idolâtrie, c’est-à-dire la passion de se prendre pour un petit dieu, de s’identifier à l’autre pour l’intégrer, pour qu’il n’y ait pas d’autre en fait. Le boulot de l’analyse, de l’écriture, c’est de faire en sorte que nous soyons nous-mêmes et en même temps l’autre ou un petit bout d’autre de ce qui nous arrive sur la figure.

Il raconte que face à une personne qui avait mal, il cherche à la persuader de ne pas chercher de cause psychique. Les médecins trouvaient que peut-être il y souffrait d’inflammations. Il lui ordonne des médicaments. Ils négocient – rares sont les médecins qui négocient en posant leurs limites sur la table – parfois il leur faut des années avant de poser leurs limites… – Quand ces douleurs, ce coup de sonnette se font entendre, il s’est rendu compte que la personne souffrait moins de ces douleurs que du fait qu’elles signalaient autre chose. En fait il était en train de conquérir le droit d’avoir mal …, d’exister comme un être qui a mal, qui reçoit des coups, qui en donne, qui se lève, qui tombe, l’alerte quoi …

L’objet de désir est perdu mais on l’a ressenti assez de temps pour que ce ne soit pas non plus imaginaire. Le texte est sacré, mais on le transgresse régulièrement et il faut intégrer ces transgressions, c’est-à-dire qu’elles font partie du renfort au texte. Il faut inhumer le texte et de temps en temps le déchirer.

Il cite Philippe Roth qui dit : J’étais en colère contre ce livre que j’avais écrit. Ça lui a ouvert la voie pour les suivants … Cette colère contre les textes que nous aimons, qui nous aiment et qui nous portent, c’est essentiel, pour ne pas faire le clivage avec les gens qui font pire, les mécréants. Après il y a des prises de pouvoir par des extrémistes etc. pour dire Voilà comment il faut faire. C’est très bien qu’ils le disent, mais eux-mêmes ne sont pas en mesure de l’appliquer. Le génie durable de cet écrivain c’est de brandir le texte et de le dénoncer. C’est un texte avec lequel il est en guerre et dont pourtant il a besoin et pourtant il en prévoit périodiquement l’effacement total et cela c’est essentiel.

Toutes ces choses ont été comblées par les religions suivantes. L’objet premier c’est : Si vous aimez, vous êtes sauvé, tout l’Evangile traite de cela. Si vous y croyez, vous êtes sauvé. Pour tout un chacun, votre objet de désir est perdu. Freud l’a dit en toutes lettres et il avait raison : On le retrouve comme si on l’avait eu alors qu’on ne l’avait jamais eu. Illusion fondatrice. On a la grâce et la dureté de la loi.

Notre orateur a tenu une conférence devant des évêques sur la culture et leur perplexité. L’un d’eux a même dit que c’est le christianisme qui avait inventé la culture. Il a répondu que n’importe quel groupe humain a sa culture. Il a répondu que les kachinawas, l’Amazonie, les Peuhls, les Hébreux … avaient leur culture. Les évêques avaient du mal à se distinguer du discours humaniste ambiant. L’un d’eux a dit : Le christianisme a apporté ses vérités essentielles : « Il est bon que l’Homme soit ».

Il les a alors traités gentiment … et leur a demandé : Qu’est-ce que vous, vous avez à dire qui notamment rende compte du fait qu’un humaniste peut décider, du jour au lendemain, que vous n’êtes pas vraiment un homme et vous envoyer en camp de concentration, s’il a le pouvoir ? C’est bien comme ça que ça s’est passé ?

Il a alors déclaré qu’il faisait une différence entre Les Juifs et Le peuple juif. Il y a des Juifs qui ont caché d’être juifs, pas parce que ce sont des minables, pas du tout, parce que, pendant la guerre, il fallait qu’ils se cachent et le mot Juif pourrait leur valoir de mourir. C’était un objet phobique, donc il faut être indulgent. Des enfants non juifs, rentrant à la maison, ont dit Papa, dans la classe, Pierre, il est juif !Imaginons que le père soit un brave type, il répondrait Chut ! Tu ne le dis à personne…

Il se trouve que les individus semblent assez libres par rapport à cette formation religieuse. Il n’imagine pas un musulman qui reprendrait à son compte cette citation du Coran : « Vous, vous êtes un peuple maudit parce que vous avez fait Le Veau d’Or ». Du point de vue de Sibony, c’est un honneur d’avoir faitLe Veau d’Or. Pourquoi ? Ils sont sortis de la condition d’esclavage, ils reçoivent la Loi, c’est formidable, éruption volcanique, Cecil B. De Mille !!, et, trois semaines après, ils font Le Veau d’Or. Puis ils sont dans l’angoisse : Où est Moïse ? Où est-il passé ? On ne le voit pas, on va être sans guide. Non il faut quelque chose. C’est quoi ? C’est l’humanité, dans toute sa simplicité, sa pureté, sa vérité. Le groupe angoissé se rabat sur lui-même, se complait sur l’objet enfin divin qu’il peut enfin capter, c’est la fête, il est tranquille, heureux. Après, cela va tourner mal, l’autre va descendre, il va casser les tables. Freud écrira tout un texte là-dessus, cela fait des histoires, mais cette pulsation va faire place à un autre é… On se rabat sur le narcissisme futile, mortifère. C’est la pulsation humaine.

Dans un rêve, le roi Salomon avait senti que le cœur c’était bon, l’intelligence également … il avait demandé l’intelligence du cœur. La scène suivante du montage d’écriture, ce sont les deux prostituées qui viennent, chacune avec un bébé, l’une s’est retournée sur son bébé et l’a étouffé ; après quoi toutes deux réclament l’autre enfant qui brille par son intelligence du cœur. Les gens croient que c’est un truc futé. La première dit alors Venez, on va le couper, l’autre dit Non, ne le coupez pas. On en déduit qu’elle doit en être la mère … Pas du tout, on n’en sait rien. En conclusion, Salomon a confié l’enfant vivant à celle qui voulait un enfant vivant, une façon de dire L’amour d’abord.

Et puisque Sibony a prononcé le mot Juif, sous sa forme inquiétante, il se propose de nous expliquer ce que signifie le mot Juif ; nous serions ainsi parmi les rares à le savoir. Juif, vient de Juda, nom de la tribu de Juda, mot qui signifie Grâce à Dieu, Merci à l’Être, en hébreu Toda Odekha Adonay.

Les gens de ce peuple s’entre-déchirent, il y a des religieux, des laïcs, l’homme nouveau (les Israéliens) qui vont chercher du côté de la littérature – Michna, Talmud, Yiddish – c’est-à-dire de la transmission de par l’écrit. Ajoutons à tout ce qu’il a dit : l’objet perdu, le Parlécrit, la transmission, la bagarre avec l’Etre, avec soi-même – ça ne s’arrête pas … ça continue sur cette impulsion, sur cet inachèvement, sur le fait que cette dissension est le signe majeur de la vivacité : cela veut dire qu’ils peuvent se crêper le chignon, s’entre-déchirer, ils sont liés par ce signifiant. Ce peuple juif, cette inquiétante étrangeté qui l’enveloppe sert aussi à le conserver. Aujourd’hui, lui aussi se laisse déborder par cette espèce de dynamique à travers laquelle se révèlent tous ceux qui veulent faire passer quelque chose par l’écrit. Au-delà de ce peuple juif, il y aurait une espèce de peuple élargi comprenant tous ceux qui, par l’écrit, tentent d’aller plus loin que là où ils sont. Il fait une différence entre peuple juif et les juifs, différence elle-même inscrite dans les tout premiers textes.

Un chapitre d’Isaïe (Chap. LIII) Texte du 6° siècle avant J-C.

Qui a jamais écouté notre rumeur ?

Qui a cru à ce qui nous était annoncé ?

Et pour qui le bras divin s’est révélé ?

Et à qui le bras de Iahvé a-t-il été révélé ?

Il s’est levé

Selon traduction de Edouard Dhorme

Les chrétiens le lisent comme une annonce de Jésus en plein milieu de la Bible. C’est leur vœu. Mais le contexte le dit très clairement, il s’agit du peuple juif. Notre orateur parle de la cheville œdipienne : le fils rejette la transmission du père, le petit-fils rejette le rejet du fils et se retrouve le plus souvent sur la position du grand-père, avec des petites modulations … Le peuple juif, sa souffrance nous sauve, sa blessure nous a guéris, son empoignade avec le dieu, avec le destin, avec les autres peuples nous a fait du bien. Les individus ont réussi à passer, à zigzaguer à travers des oppressions, des arbitraires … incroyables !

Il fait alors allusion à un texte de Bossuet avec la description de La Saint-Barthélemy : on aurait dit un pogrome. L’idée d’effacement était présente au début, elle est venue chaque fois s’imposer par récurrence. Le risque de l’effacement a ré-impulsé l’écriture. Et avec la Shoah, aujourd’hui on constate un incroyable déploiement de l’écriture. La Shoah a survolté le besoin d’écrire, de dire, de témoigner …, il y a eu toute une littérature de rescapés de la Shoah. Il a fallu toute une génération nouvelle pour lui apporter témoignage, car on ne témoigne pas comme ça, dans le vide. Ce fut un maelstrom … Cette posture qui appelle l’écriture n’a pas pu fonctionner tant qu’il n’y avait pas l’autre. Pour les victimes de la Saint-Barthélemy, il a fallu la Révolution Française et l’Emancipation qui a pris presque un siècle pour que cette littérature commence à sortir. Sibony parle d’une « horde » d’écrivains yiddishs …

Nous approchons de la fin de l’exposé. Notre psychanalyste avait commencé à nous parler de la drogue comme point d’accrochage ; il est tombé sur un texte d’Arthaud en deux versions différentes et voudrait nous en faire un écho. Une lettre d’Arthaud à Jacques Rivière – NRF – de 1925, par laquelle il supplie le directeur de la revue, « malgré les défauts de son texte … malgré les insuffisances de sa pensée … »  de la publier. Et il ajoute : « J’ai besoin de cette reconnaissance pour me reconnaître moi-même ». Il écrit sa destruction dès l’origine, il écrit sa reprise et son ressaisissement. Il se sent soutenu par quelques signifiants, tous discutables et donc tous pouvant prêter à réécriture, à interprétations. C’est toujours une provision. C’est inclus dans le procès d’écriture … Il écrit sa destruction dès l’origine, il écrit sa reprise et son ressaisissement, parce que, contrairement à un individu, il ne peut pas être détruit, il est immortel, une partie est détruite et l’autre renaît et reprend la texture là où les autres l’ont laissée. La texture est éternelle, bornée dans son fantasme, son illusion … Cela se passe comme pour le peuple écrivain combat …

 

 

(1) Personnage juif  humoristique héros de contes d’Afrique du Nord, utilisant la cohabitation judéo-arabe.

 

 

Applaudissements

 

 

Suivit une série de questions de la salle …

 

 

Maurice Lévy

 

A propos de l'auteur

Maurice Lévy

Maurice Lévy

Auteur

Grammairien

Spécialiste de linguistique de l'énonciation, disciple du Professeur Antoine Culioli

Principal honoraire

Commentaires (2)

  • Luce Caggini

    Luce Caggini

    23 janvier 2012 à 22:50 |
    Cher Maurice Levy,
    A dessein je ne relève dans vos notes que :
    Philippe Roth  :" J’étais en colère contre ce livre que j’avais écrit." Ça lui a ouvert la voie pour les suivants …

    « contre ce livre » et non contre lui même , contre des mots jetés par delà un miroir de soi, dans la fragilité d' un moment d'abandon , d' un engrenage de même nature que manger et vomir , ce qui est le gage d' un estomac armé de jouissance et de dégout .
    Mais entre ce livre que j 'avais écrit et la mémoire de ce que j 'avais écrit, il y a une place pour un forum nouveau où entrent en scène des prétextes urgents qui viendront remplacer un égarement empreint d 'une façon d' aimer une œuvre que jugée décadente alors que c'est avec amour qu'elle avait été écrite .

    Avant le plaisir de vous rencontrer lors d' une prochaine conférence de D.S

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    20 janvier 2012 à 20:20 |
    Avant l'écrit, il y a la Parole. C'est la Parole qui initie le dia-logue, donc la possibilité de deux interlocuteurs, d'un Je et d'un Tu, bref la dualité ctéatrice du beth de berechit.
    Mais, c'est vrai, l'écrit introduit à l'exercice labyrinthique de l'exégèse; et là, bien sûr, les chrétiens sont en situation d'infériorité par rapport à l'exégèse rabbinique, obligés qu'ils sont - ou plutôt qu'ils étaient - d'expliquer ce qu'ils appellent l'"Ancien" par le Nouveau Testament.
    Daniel Sibony nous pousse donc, nous les chrétiens, à nous interroger sur nos méthodes, et peut-être à interroger plus que nous le faisons le corpus talmudique.
    Merci de cette communication.

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