Je suis libre, je peux parler ?

le 13 octobre 2012. dans Psychologie, La une, Vie spirituelle

Je suis libre, je peux parler ?

Et bien non, Monsieur, à vrai dire ! S’il y a bien une chose dont on doit se persuader, c’est qu’on a toutes les libertés, sauf celle-ci, quoi qu’il arrive, ou alors, il faut parler sans témoins, de tu à toi, sans se faire remarquer, et encore… Non, quand je fais le tour de mes fantasmes les plus orduriers, je m’aperçois qu’on touche à l’incommunicable. Cette constatation anodine, que vous pouvez sans peine faire pour vous-même, nous amène à une considération peu ordinaire ni orthodoxe : imaginez-vous le fumier sur lequel repose la couche diaprée de nos plus beaux sentiments, de nos plus pures intentions !

C’est qu’il faut composer, biaiser, contourner l’obstacle du convenu, de l’autre et de sa « normalité » assumée. Tout le monde ne peut pas se permettre d’allumer en direct à la télévision un cigare avec un billet de cinq cents sacs, comme Gainsbourg en son temps. On se demande même comment ça a pu être possible… Un acte énorme, délictueux, puisque détruire la monnaie est sanctionné par la loi, mais qui ne représente même pas le pouillème de ce que ce personnage se serait bien vu nous glisser à l’oreille, et qu’il ne pouvait en aucune manière se permettre de dire. Quand je pense ainsi à ce souci que nous posent les mots, le vocabulaire qu’on se doit d’employer et celui qu’on doit éviter à tout prix, si l’on veut être entendu, je me désespère. Le langage a ses mauvais sujets, comme « pute » ou « trou du cul », qu’il convient de ne fréquenter qu’en cercle restreint, en douce, un masque sur la tronche, pour ne pas être reconnu, comme tous ces gugusses qui prennent des pseudos pour s’exprimer sur les forums internet ou écrire à leur maîtresse.

Oui, les mots, on les utilise comme des parures, qui signifient notre degré de culture et d’éducation, nos bonnes manières, et même, quand vous appelez un con un con, vous voilà en correctionnelle ! Alors oui, on peut rêver autant qu’on veut, croire à tout un tas de choses insensées et/ou dégueulasses, mais non, on n’a certainement pas le droit de les exprimer telles quelles ; il faut les empaqueter, avec un ruban autour, pour en faire un « travail », une « œuvre littéraire ». Ah, singeries que tout ça, foutez-moi la paix !

Alors, si notre langue est liée, de notre naissance à notre mort, où trouverons-nous un semblant de liberté, voulez-vous me dire ? Moi qui écris, à émailler ma prose de quelques grossièretés, par vice et goût de la provocation, je me sens parfois comme un gorille qui jetterait ses peaux de bananes aux visiteurs, à travers les barreaux de sa cage. C’est pourquoi j’irai jusqu’à dire à tous ceux qui cherchent à bouleverser l’ordre social que la première révolution à accomplir, c’est celle du langage ; libérez les mots, camarades, qui sont le fondement même de toutes nos dictatures intellectuelles et autres, qui les cautionnent et les soutiennent !

 

Gilles Josse

Commentaires (4)

  • LEFEBVRE

    LEFEBVRE

    23 octobre 2012 à 10:02 |
    Quoi qu'il en soit, "Ton style c'est ton cul" (Léo Ferré).

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  • Maurice Lévy

    Maurice Lévy

    18 octobre 2012 à 15:03 |
    De fait votre dernier paragraphe souligne artitiquement notre incapacité à dire le fond de notre pensée par couardise, par politesse ou par pitié ... de toutes les manières on doit "la boucker ... Merci M.L.

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  • Madeleine Gérald

    Madeleine Gérald

    13 octobre 2012 à 18:58 |
    Penser tout haut ? la guerre à tous les coins de rue. Merci beaucoup, je me suis retrouvée dans chaque phrase.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    13 octobre 2012 à 15:05 |
    Cher Gilles, vous le savez bien, pour reprendre le mot d'un humoriste célèbre : "la dictature, c'est "ferme ta gueule!"; et la démocratie, c'est "cause toujours!".

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