La dialectique du singulier et de l'universel selon Sibony

Ecrit par Jean-François Vincent le 24 février 2012. dans Philosophie, La une, Psychologie

La dialectique du singulier et de l'universel selon Sibony


Recension du livre de Daniel Sibony, De l’identité à l’existence, l’apport du peuple juif, Paris, 2012.


Ce qui frappe dans le livre de Daniel Sibony, c’est la ternarité du cycle qui va de l’identité à l’universalité. Au commencement, il y a l’être, l’être humain comme l’Être divin. Sibony, à cet égard, fait un gros contresens herméneutique : le « Je suis Celui qui est » de la Genèse n’est pas « l’Être » abstrait et impersonnel, à la manière d’un Saint-Thomas d’Aquin, qui « définit » Dieu comme un « actus purus essendi », l’Être en acte, l’Être par excellence ; c’est, au contraire, un être personnel : le « Je » compte ici autant, voire même plus, que le « suis » ! Mais, soit ! L’être donc, de l’homme comme de Dieu, est le socle, l’origine de tout et de tous. Cette identité est confortable mais incarcérante, elle est amour mais aussi « esclavage de ce que l’on est » ; et cet esclavage est perçu comme une faille, une tension ad extra, qui pousse à ex-sister, à sortir hors de ce que l’on est pour se confronter à l’extérieur, et ainsi se transformer. Ensuite, après être sorti de soi et avoir intégré l’altérité, on peut rentrer, revenir d’où l’on était parti, enrichi.

Le schéma sibonien est donc : être soi – exil de soi – retour à soi.

Ce qui, bien sûr, n’est pas sans rappeler le célèbre schéma hégélien : thèse – antithèse – synthèse, d’autant que dans l’Être de Sibony, comme le Dieu de Hegel, il y a de la « Negativität », un manque qui l’incite à créer, à poser un autre face à soi. Au-delà et plus profondément encore, se profile le schéma néoplatonicien : mone – proodos – epistrophe.

L’un plotinien ou proclusien reste lui-même (mone vient du verbe « menein », demeurer), procède (pro-« odos », le chemin), se transformant et créant sans cesser d’être l’Un, pour enfin retourner à l’unité d’où il était parti.

Ceci s’applique aux individus comme aux peuples : il est facile de lire ici l’histoire du peuple juif. L’identité, avec ses manquements et ses infidélités, régulièrement dénoncés par les prophètes, les exils, répétés au cours des siècles, et l’espoir toujours vivant du retour, « l’année prochaine à Jérusalem », dit la prière qui clôt le Seder de Pessah. L’expérience du peuple juif – c’est ce qui rend universel, nous dit Sibony – est l’expérience de chacun. Chacun, en effet, part d’une identité, qui, écrit Sibony, se présente comme un « point d’amour » : on s’y sent bien, on y est au chaud, on a la tentation de ne pas en sortir, tentation d’un renfermement sur soi et peut-être d’un intégrisme. Mais il y a les autres, l’altérité qui s’invite toujours. L’altérité a deux facettes : on perçoit l’autre comme différent et on est perçu par lui comme différent. Les deux parties ont alors l’option du refus ou de l’ouverture, de l’ex-sistence. Enrichissement – personnel ou collectif – ou « vindicte ». La vindicte, le peuple juif l’a connue, pour être aimé de Dieu, mis à part, mise à part qui ne signifie pas exclusion des goyim, des non-juifs. Sibony rappelle ce texte talmudique où il est dit, avec humour, que Dieu proposa la Thorah à tous les peuples, qui la refusèrent, tous sauf un ! La vindicte, c’est également la tentative de capter, d’accaparer ce que l’on n’a pas (ou qu’on croit de pas avoir) et que l’on envie chez l’autre, dans le cas de l’antisémitisme, l’amour de Dieu.

Ce passage par la vindicte n’est pas seulement négatif, il est aussi fécond : on recherche d’autres « points d’amour », d’autres harmonies ; mais surtout on accroit l’être en augmentant les textes, en inventant de nouvelles « textures » : le Talmud est le fruit de l’exil ! L’exil ouvre ainsi une confrontation bénéfique, point de départ du retour.

L’autre n’est pas hors de nous, il est en nous. Nous sommes pluriels, il faut simplement l’accepter et en tirer parti pour combiner singularité et universalité. Bernard-Henri Lévy parle, dans un de ses livres, du « peuple de ses mois ». Multiples sont, en effet, nos mois, je est un autre !


Jean-François Vincent


A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (1)

  • Danielle Alloix

    Danielle Alloix

    26 février 2012 à 14:21 |
    Mais, diront certains, pourquoi ne pas lire le livre lui même ? Une recension, sur un livre majeur, nécessaire ? Et bien, et vous en donnez la preuve : recenser c'est autre chose que résumer, faire un produit compacté, c'est éclairer, expliquer à l'occasion, et surtout " parfumer" le livre à sa façon ; c'est donner envie d'aller au livre, mieux que sans cet autre écrit. RDT depuis longtemps fait dans ce registre ; qu'il continue !

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