Quand la rue chasse le "Roi"

Ecrit par Daniel Sibony le 11 février 2011. dans Monde, La une, Psychologie

Quand la rue chasse le


Cela faisait si longtemps que ce n'était pas arrivé, que la rue chasse le tyran. C'en était devenu un mythe, mais quand il se réalise, même un instant, juste le temps de le faire fuir, cela réchauffe le cœur et relance la confiance dans l'humaine condition : les gens peuvent supporter l'humiliation, l'indignité, et un beau jour ça éclate, parce qu'un jeune homme leur met sous le nez l'évidence : il se donne la mort pour dire que ce n'est pas une vie; geste rare dans ces cultures où la joie de vivre est un repère.

Donc bravo à ce petit peuple tunisien qui ne s'en est pas laissé conter, et qui a pris au mot ce tyran : il avait promis son départ ... dans trois ans. Comment mieux dire qu'il s'est perçu comme une plaie saignante, mais où lui et les siens avaient encore de quoi sucer ?

Espérons que cette foule fera autre chose que changer de Maître. On se souvient du philosophe Michel Foucault, si enthousiaste quand l'Iran fit fuir son Shah, qu'il exalta non sans lyrisme la beauté du "tous contre un". Et ce fut encore un, qui les captura "tous", qu'ils l'aient voulu ou non. Espérons que cette fois-ci ils soient tous contraints à une certaine pluralité, qui inclut toutes les tendances ; et pourquoi pas les "intégristes" si leur tendance existe ? N'est-ce pas en les refoulant qu'on les reçoit en pleine figure à chaque "tournant" ?

Donc, espérons qu'il y ait moins d'"unanimisme", y compris dans les réactions de l'Europe ; de la France notamment. Car déjà un consensus "coupable" s'impose, du style : "Nous n'avons pas soutenu ce peuple, nous avons cru ou fait croire que ce n'était pas un dictateur, alors nous n'avons rien à dire, pas de conseil à donner, nous sommes à l'écoute du peuple tunisien, c'est à lui de nous dire ce qu'il veut de nous, ce qu'il attend...". C'est vrai que l'Etat français et ses rouages, ont été calculateurs, pleins de rouerie jusqu'au bout : On accueille ce type ? Est-ce que ça nous rapporte ? Non ? Est-ce que ça peut nous coûter ? Oui ? Alors on le lâche. Lui qu'on a soutenu sous le meilleur des prétextes - rempart au fanatisme (comme s'il n'y avait pas un éventail de fanatismes, entre celui des fondamentalistes et celui de la rapacité). C'est vrai que « la France » a été calculatrice, mais que pouvait-on attendre d' « elle » ? Etait-ce la France toute ? Toute la France ? Beaucoup n'en pensaient pas moins, mais n'allaient quand même pas renverser le gouvernement pour son soutien à Ben Ali. Il soutient tant d'autres injustices et on ne le renverse pas. Et ceux qui le renverseront soutiendront, peut-être, des injustices assez très voisines.

Autre petite leçon : les tyrans arabes allègent leur joug sur leur peuple, de façon toute "symbolique"; histoire de différer leur chute, et de rendre la révolte plus difficile. (Et qu'est-ce qui vaut mieux ? des tyrans éclairés, calculateurs, rusés ou des tyrans pour qui ça marche tellement bien qu'ils oublient leurs limites ?)

Un jour, ici, en pleine révolte de Tunis, j'ai croisé quelques « grands » Tunisiens, et leur ai bien sûr demandé : "Alors ? Ces événements de Tunisie ? " Réponse : "Que voulez-vous, c'est la rançon du succès, on les a tous diplômés là-bas, et on n'a pas de quoi les occuper...".

Quand on a le nez dans la crème du gâteau, on ne voit pas ceux qui ont faim, surtout faim de justice.

 

Daniel Sibony

 

Texte repris du site (NDLR)


Site: http://www.danielsibony.com

Vidéos: http://www.youtube.com/user/danielsibony

Blog: http://danielsibony.typepad.fr/

A propos de l'auteur

Daniel Sibony

Daniel Sibony

Daniel Sibony, écrivain, psychanalyste, auteur d'une trentaine de livres.

Né le 22 août 1942 à Marrakech, dans une famille juive habitant la Médina. Sa langue maternelle: l'arabe; sa langue culturelle: l'hébreu biblique. A l'âge de 5 ans il commence à apprendre le français. Il émigre à Paris à l'âge 13 ans.

Etudes de mathématiques : licence puis doctorat d'Etat. Il est assistant en mathématiques à l'Université de Paris à l'âge de 21 ans, puis maître de conférence à 25 ans en juin 1967. Il devient professeur à cette Université jusqu'en 2000, y animant, outre ses cours, toutes sortes de séminaires et d'expériences originales.

Entre-temps, études de philosophie, licence, puis doctorat d'Etat en 1985 (avec, entre autres, au jury : E. Levinas, JT Desanti, H. Atlan, Michel de Certeau).

Il devient psychanalyste à 32 ans après une formation avec Lacan et son école,

La collaboration avec Lacan fut très personnelle : Lacan a assisté plusieurs années au séminaire de D. Sibony à Vincennes sur "Topologie et interprétation des rêves": "Cet échange m'a permis de n'être ni lacanien, ni antilacanien mais d'intégrer le meilleur du lacanisme : la lecture de Freud et de m'éloigner du pire : le langage des sectes", dit Sibony.

Il fait chaque année depuis 1974 un séminaire indépendant consacré aux questions thérapeutiques et aux pratiques créatives et symboliques dans leurs rapport à l'inconscient.

 

Bibliographie :


D. Sibony est l'auteur d'une trentaine de livres dont les plus importants sont :


. NOM DE DIEU. Par delà les trois monothéismes (au Seuil, 2002)
Une analyse des tensions originaires entre les trois religions et une approche renouvelée de l'idée de Dieu.

. PROCHE-ORIENT. PSYCHANALYSE D'UN CONFLIT (Seuil, sept. 2003)

. L'ENIGME ANTISEMITE. (Seuil, sept. 2004)

. FOUS DE L'ORIGINE. Journal d'Intifada , (Bourgois, février 2005)

. CREATION. ESSAI SUR L'ART CONTEMPORAIN, (Seuil, oct. 2005).


Les livres de Sibony, malgré leur densité et leur caractère de recherche, ont un public important, public élargi par les interventions de l'auteur dans les quotidiens, à propos de l'actualité.

Actuellement D. Sibony partage son temps entre la pratique et la recherche psychanalytique (plusieurs ouvrages sur la psychanalyse sont en préparation), l'écriture et les conférences les plus variées.

 

Livres parus de Daniel Sibony :


LE NOM ET LE CORPS - (Seuil, 1974)

L'AUTRE INCASTRABLE - Psychanalyse-écritures - (Seuil, 1978)
LE GROUPE INCONSCIENT - Le lien et la peur - (Bourgois, 1980)

LA JUIVE - Une transmission d'inconscient - (Grasset, 1983)
L'AMOUR INCONSCIENT - Au-delà du principe de séduction -(Grasset, 1983)

JOUISSANCES DU DIRE - Nouveaux essais sur une transmission d'inconscient- (Grasset, 1985)
LE FEMININ ET LA SEDUCTION

- (Le Livre de Poche, 1987)
ENTRE DIRE ET FAIRE - Penser la technique - (Grasset, 1989)
ENTRE-DEUX - L'origine en partage - (1991, Seuil, Points-Essais, 1998)
LES TROIS MONOTHEISMES - Juifs, Chrétiens, Musulmans entre leurs sources et leurs destins - (1992, Seuil, Points-Essais, 1997)
LE PEUPLE "PSY" - Situation actuelle de la psychanalyse - (Ed. Balland, 1993)
LA HAINE DU DESIR - (Bourgois, (1978) 1994)
LE CORPS ET SA DANSE - (1995, Seuil, Points-Essais, 1998)
EVENEMENTS I - Psychopathologie du quotidien - (1991, Seuil, Points-Essais, 1995)
EVENEMENTS II - Psychopathologie du quotidien -(Seuil, Points-Essais, 1995)
ANTONIO SEGUI - (Cercle d'Art, 1996)
LE JEU ET LA PASSE - Identité et théâtre - (Seuil, 1997)
VIOLENCE - Traversées - (Seuil, 1998)
PSYCHOPATHOLOGIE DE L'ACTUEL - Evénements III - (Seuil, 1999, Points-Essais, 2000)
PERVERSIONS. - Dialogues sur des folies "actuelles"--(1987, Seuil, Points-Essais, 2000)
DON DE SOI ou PARTAGE DE SOI?- Le drame Lévinas -(Odile Jacob, 2000)
LE "RACISME", UNE HAINE IDENTITAIRE - (1988 et 1997, Seuil, Points-Essais, 2001)
PSYCHANALYSE ET JUDAÏSME - Flammarion, coll. Champs, 2001.
Coffret des 3 volumes EVENEMENTS - Psychopathologie de l'actuel - en poche (Seuil, 2001)
NOM DE DIEU - Par delà les trois monothéismes - (Seuil, 2002 - Points-Essais, 2006)
AVEC SHAKESPEARE - Eclats et passions en douze pièces - (1988, Seuil, Points-Essais, 2003)
PROCHE-ORIENT. PSYCHANALYSE D'UN CONFLIT- (Seuil, 2003)
L'ENIGME ANTISEMITE - (Seuil, 2004)
FOUS DE L'ORIGINE. Journal d'Intifada - (Bourgois, février 2005)
CREATION. Essai sur l'art contemporain - (Seuil, octobre 2005)
LECTURES BIBLIQUES - (Odile Jacob, oct. 2006)

ACTE THERAPEUTIQUE. Au-delà du peuple "psy" - (Seuil, février. 2007)

MARRAKECH, LE DEPART (Odile Jacob. 2009)

Commentaires (7)

  • Maurice Lévy

    Maurice Lévy

    17 février 2011 à 15:51 |
    Je ne peux que me joindre à l'unanimité de la joie de voir ce peuple s'éveiller et réclamer, que dis-je, reprendre ses droits ! Mais j'ajoute que nous avons là une population d'une douceur et d'une amabilité, assez peu répandues ailleurs de par le monde. D'où ma surprise totale et mon immense satisfaction. Mille fois bravo !
    Maurice Lévy

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  • Chevalier

    Chevalier

    13 février 2011 à 19:14 |
    Pas sûr que j'apprécie la notion de "petit peuple tunisien" comme si D Sibony regardait ce "peuple" de très haut... mais pour l'essentiel, je partage la lecture. Pour compléter : qu'avons nous à dire des tunisiens et des égyptiens qui ne se traduise par une emphase dithyrambique du genre "Laissons les choisir leur voie..." Non, nous de devons pas les laisser choisir... ils font ce qu'ils ont à faire, sans ce soucier de ce que nous en pensons et c'est très bien ainsi ! Nous sommes tout de même formidables ! Incapables de réformer notre système de retraites mais capables d'"d'autoriser" les "petits peuples" à suivre leur chemin. Vraiment formidables...

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    • marc Calatayud

      marc Calatayud

      13 février 2011 à 20:04 |
      Il va de soi, à tout lecteur sans symptôme, que Daniel Sibony fait allusion à la taille démographique du peuple tunisien dont il fait ici l'apologie du courage et de la sagesse. Un petit peuple, en effet, de 10 millions d'habitants, loin des 80 millions d'Egyptiens, a ouvert la voie de la marche à la démocratie pour les peuples arabes.
      Faut-il que vous ne soyez vous-même pas au clair avec cette question pour lire autre chose dans le texte lumineux de Daniel Sibony !

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  • hattab

    hattab

    12 février 2011 à 17:10 |
    Comme toujours excellent !
    C'est un moment historique : mais je voudrais le voir aboutir. J'ai toujours peur des confiscations, des excès.
    L'apprentissage de la démocratie est difficile quand on a subi que des tyrannies.

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  • Isabelle Blavet

    Isabelle Blavet

    12 février 2011 à 13:21 |
    Votre question sur la nature des tyrans est particulièrement forte. La chronique d'Amin Zaoui aujourd'hui pose le portrait d'un tyran pour qui "ça marche tellement bien" Et le le résultat est là : passées les bornes il n'y a plus de limites.
    A "choisir" entre tyrans, mieux vaut en fait le modèle "politique", pas le "psychotique" !!

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  • Jean-Luc Lamouché

    Jean-Luc Lamouché

    12 février 2011 à 11:53 |
    Je vais essayer de prolonger quelques points de votre chronique, fort intéressante.
    1- Vous touchez juste lorsque vous faites allusion au rapport à "l'humiliation", ceci pour tous les Peuples, mais sans doute plus particulièrement pour ceux du monde arabe (en raison d'éléments bien connus de leur Histoire et du fait qu'on a sans doute le sang un peu plus "chaud" que la moyenne au sud de la Méditerranée).
    Les Tunisiens et les Egyptiens ont retrouvé leur "dignité" ! Une formule m'a frappé, prononcée par un égyptien hier 11 février : "Avant, je regardais la TV ; maintenant, j'ai l'impression que c'est la TV qui me regarde" !
    2- Sommes-nous en train d'assister à un nouveau "Printemps des Peuples" (1848 en Europe, 1989 en Europe de l'Est, puis l'Amérique latine, et maintenant les pays arabes) ?
    3- N'y-a-t-il pas là une leçon pour tous les Peuples de la Terre ? Montrer que, même dans une dictature, le "Mur de la Peur" peut tomber, et que, dès lors, tout est possible.
    4- Ne faut-il pas que l'Occident - et au premier chef les autorités américaines - prennent mieux conscience de ce que la démocratisation, pour réussir (?), doit venir des profondeurs d'un Peuple et non de "missionnaires armés" (formule de Robespierre) ?
    5- Enfin, ne doit-on pas prôner la prudence dans nos analyses de ce qui vient de se passer en Tunisie et en Egypte, car, en fait, TOUT COMMENCE !

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    11 février 2011 à 19:23 |
    Les "tyrans" arabes ont surtout eu l’infortune d’être "lâchés" par leurs forces armées : ni en Tchécoslovaquie en 68, ni en Pologne en 82, les "tyrans" communistes n’ont été culbutés par un peuple pourtant descendu dans la rue…Il est vrai que, derrière ces tyrans d’Europe orientale, il y avait d’autres forces armées : celle du "grand frère" soviétique.

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