Soignez vos ennemis

Ecrit par Daniel Sibony le 24 décembre 2010. dans Psychologie, La une, Religions

Soignez vos ennemis



L'appel à "aimer ses ennemis" est une de ces nombreuses et fécondes provocations de l'homme Jésus des Evangiles ; provocation ou surenchère dont la vie témoigne qu'elle n'est pas très applicable. Et si vraiment vous arrivez à aimer votre ennemi, en tant qu'ennemi, c'est que vous l'avez surmonté, surplombé, enveloppé, que vous vous êtes mis très au-dessus de lui. Trop. En fait, c'est très agressif d'aimer son ennemi, et de le voir, du haut de votre amour, s'agiter dans sa haine. Et puis, cela reviendrait à supprimer de la langue le mot "ennemi", puisqu'un ennemi signifierait quelqu'un qu'on aime…

En revanche, la Torah (dans Exode 23) lance un appel plus modeste mais qui va loin : "Si tu vois l'âne de ton prochain crouler sous son fardeau, tu dois l'aider". Autrement dit si tu vois la maison de ton ennemi se fissurer ou menacer de crouler, tu dois accourir pour la réparer. Plus largement : si tu vois ton ennemi crouler sous le fardeau tu dois courir le relever, l'aider. (C'est dit pour son âne, a fortiori pour lui-même.) Et cela se comprend : si tu le laisses dans le malheur, s'il est encore plus malheureux qu'avant, il aura plus de rancoeur à projeter sur toi, il sera encore plus ton ennemi, et comme ce sera injuste, tu seras tenté de lui en vouloir davantage pour une telle injustice, et tu seras encore plus son ennemi ; et ainsi de suite dans un cycle infernal. Mais si tu l'aides à être moins malheureux, moins grincheux, il aura moins de malheur à t'imputer ; et s'il est plus heureux, il sera plus indulgent pour ce qui concerne votre querelle. Donc, en faisant cela, tu travailles pour la paix, pour un peu plus de sérénité et d'indulgence.

Et donc, je dirais non pas : "aimez vos ennemis" (c'est trop, et je l'ai dit : trop agressif) mais : soignez-les, aidez-les à avoir un peu plus de jeu dans la vie. Alors ils seront moins tentés de fixer sur vous leur échec, ils seront plus fréquentables et vous serez plus heureux d'avoir transmis un peu de bonheur.

 

Daniel Sibiny

 

Texte repris du site (NDLR)


Site: http://www.danielsibony.com

Vidéos: http://www.youtube.com/user/danielsibony

Blog: http://danielsibony.typepad.fr/

A propos de l'auteur

Daniel Sibony

Daniel Sibony

Daniel Sibony, écrivain, psychanalyste, auteur d'une trentaine de livres.

Né le 22 août 1942 à Marrakech, dans une famille juive habitant la Médina. Sa langue maternelle: l'arabe; sa langue culturelle: l'hébreu biblique. A l'âge de 5 ans il commence à apprendre le français. Il émigre à Paris à l'âge 13 ans.

Etudes de mathématiques : licence puis doctorat d'Etat. Il est assistant en mathématiques à l'Université de Paris à l'âge de 21 ans, puis maître de conférence à 25 ans en juin 1967. Il devient professeur à cette Université jusqu'en 2000, y animant, outre ses cours, toutes sortes de séminaires et d'expériences originales.

Entre-temps, études de philosophie, licence, puis doctorat d'Etat en 1985 (avec, entre autres, au jury : E. Levinas, JT Desanti, H. Atlan, Michel de Certeau).

Il devient psychanalyste à 32 ans après une formation avec Lacan et son école,

La collaboration avec Lacan fut très personnelle : Lacan a assisté plusieurs années au séminaire de D. Sibony à Vincennes sur "Topologie et interprétation des rêves": "Cet échange m'a permis de n'être ni lacanien, ni antilacanien mais d'intégrer le meilleur du lacanisme : la lecture de Freud et de m'éloigner du pire : le langage des sectes", dit Sibony.

Il fait chaque année depuis 1974 un séminaire indépendant consacré aux questions thérapeutiques et aux pratiques créatives et symboliques dans leurs rapport à l'inconscient.

 

Bibliographie :


D. Sibony est l'auteur d'une trentaine de livres dont les plus importants sont :


. NOM DE DIEU. Par delà les trois monothéismes (au Seuil, 2002)
Une analyse des tensions originaires entre les trois religions et une approche renouvelée de l'idée de Dieu.

. PROCHE-ORIENT. PSYCHANALYSE D'UN CONFLIT (Seuil, sept. 2003)

. L'ENIGME ANTISEMITE. (Seuil, sept. 2004)

. FOUS DE L'ORIGINE. Journal d'Intifada , (Bourgois, février 2005)

. CREATION. ESSAI SUR L'ART CONTEMPORAIN, (Seuil, oct. 2005).


Les livres de Sibony, malgré leur densité et leur caractère de recherche, ont un public important, public élargi par les interventions de l'auteur dans les quotidiens, à propos de l'actualité.

Actuellement D. Sibony partage son temps entre la pratique et la recherche psychanalytique (plusieurs ouvrages sur la psychanalyse sont en préparation), l'écriture et les conférences les plus variées.

 

Livres parus de Daniel Sibony :


LE NOM ET LE CORPS - (Seuil, 1974)

L'AUTRE INCASTRABLE - Psychanalyse-écritures - (Seuil, 1978)
LE GROUPE INCONSCIENT - Le lien et la peur - (Bourgois, 1980)

LA JUIVE - Une transmission d'inconscient - (Grasset, 1983)
L'AMOUR INCONSCIENT - Au-delà du principe de séduction -(Grasset, 1983)

JOUISSANCES DU DIRE - Nouveaux essais sur une transmission d'inconscient- (Grasset, 1985)
LE FEMININ ET LA SEDUCTION

- (Le Livre de Poche, 1987)
ENTRE DIRE ET FAIRE - Penser la technique - (Grasset, 1989)
ENTRE-DEUX - L'origine en partage - (1991, Seuil, Points-Essais, 1998)
LES TROIS MONOTHEISMES - Juifs, Chrétiens, Musulmans entre leurs sources et leurs destins - (1992, Seuil, Points-Essais, 1997)
LE PEUPLE "PSY" - Situation actuelle de la psychanalyse - (Ed. Balland, 1993)
LA HAINE DU DESIR - (Bourgois, (1978) 1994)
LE CORPS ET SA DANSE - (1995, Seuil, Points-Essais, 1998)
EVENEMENTS I - Psychopathologie du quotidien - (1991, Seuil, Points-Essais, 1995)
EVENEMENTS II - Psychopathologie du quotidien -(Seuil, Points-Essais, 1995)
ANTONIO SEGUI - (Cercle d'Art, 1996)
LE JEU ET LA PASSE - Identité et théâtre - (Seuil, 1997)
VIOLENCE - Traversées - (Seuil, 1998)
PSYCHOPATHOLOGIE DE L'ACTUEL - Evénements III - (Seuil, 1999, Points-Essais, 2000)
PERVERSIONS. - Dialogues sur des folies "actuelles"--(1987, Seuil, Points-Essais, 2000)
DON DE SOI ou PARTAGE DE SOI?- Le drame Lévinas -(Odile Jacob, 2000)
LE "RACISME", UNE HAINE IDENTITAIRE - (1988 et 1997, Seuil, Points-Essais, 2001)
PSYCHANALYSE ET JUDAÏSME - Flammarion, coll. Champs, 2001.
Coffret des 3 volumes EVENEMENTS - Psychopathologie de l'actuel - en poche (Seuil, 2001)
NOM DE DIEU - Par delà les trois monothéismes - (Seuil, 2002 - Points-Essais, 2006)
AVEC SHAKESPEARE - Eclats et passions en douze pièces - (1988, Seuil, Points-Essais, 2003)
PROCHE-ORIENT. PSYCHANALYSE D'UN CONFLIT- (Seuil, 2003)
L'ENIGME ANTISEMITE - (Seuil, 2004)
FOUS DE L'ORIGINE. Journal d'Intifada - (Bourgois, février 2005)
CREATION. Essai sur l'art contemporain - (Seuil, octobre 2005)
LECTURES BIBLIQUES - (Odile Jacob, oct. 2006)

ACTE THERAPEUTIQUE. Au-delà du peuple "psy" - (Seuil, février. 2007)

MARRAKECH, LE DEPART (Odile Jacob. 2009)

Commentaires (7)

  • elisabeth

    elisabeth

    01 janvier 2011 à 13:03 |
    Je ne suis pas du même avis, bien au contraire, certains vous haïssent davantage encore, lorsqu'ils ont conscience que vous les avez connus et vus dans des situations désastreuses. Serais-je la seule à avoir vécu cela ?

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    • Eva Talineau

      Eva Talineau

      16 avril 2011 à 15:50 |
      réponse à Elisabeth "certains vous haïssent davantage encore lorsqu'ils ont conscience que vous les avez connus et vus dans des situations désastreuses" ? - j'ajouterais même "aidés, dans ces situations désastreuses" - non, vous n'êtes pas la seule à avoir vécu cela, c'est même banal, peu de gens ont la générosité d'accepter d'avoir eu, un jour besoin de vous, déjà quand ils vous aiment plutôt, ça leur donne envie de vous rejeter pour ne plus avoir à penser au manque qui leur est passé dessus - si de surcroit, ils ne vous "aimaient pas", ou même vous "méprisaient", c'est le comble. Il n'y a pas de solution à ça. Au fond, c'est une question que chacun négocie de soi à soi - qu'est-ce qui est mieux pour soi, ne rien faire et laisser l'autre dans sa difficulté en sachant qu'être secouru par soi à qui il veut plutôt du mal, risque de l'obliger à vous vouloir encore plus de mal, et que en faisant un pas vers lui, vous vous exposez à, plus tard, être exposé à une malveillance augmentée ? ou ne tenir compte que de la situation où est la personne, et faire ce qui semble juste, dans cette situation en tablant que peut-être le plus probable (la malveillance augmentée) n'est pas forcément ce qui arrivera ? que celui qui a une "bonne" solution me contacte pour me la faire connaitre...

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  • Dominique Conil

    Dominique Conil

    28 décembre 2010 à 18:05 |
    Quelque chose comme, on ne peut faire la paix qu'avec l'ennemi, pas avec l'ami, de Churchill ?
    Car l'ennemi et le prochain: lorsque sa haine grandit, la mienne se renforce.

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  • jocelyne

    jocelyne

    27 décembre 2010 à 18:29 |
    J'aime beaucoup votre billet empreint de sagesse.Il me rappelle ma grand- mère qui me disait souvent :"rends le mal par le bien",bizarre me disais-je !!C'est finalement une façon de déstabiliser son" ennemi" et de se grandir...
    Merci.

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  • Patrick Halimi

    Patrick Halimi

    26 décembre 2010 à 12:24 |
    J'aime beaucoup votre "proposition", qui me semble des plus fécondes. Cependant, comment faites-vous le rapprochement entre "Prochain" qu'évoque la Torah dans Exode 23 et "ennemi" dont vous parlez ?

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  • Martine L

    Martine L

    25 décembre 2010 à 18:43 |
    C'est exactement ce précieux billet, qu'on a envie d'envoyer en carte de voeux ! bonne année à vous ! il faut aussi soigner ses amis ...

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    25 décembre 2010 à 12:37 |
    En fait, le soin de l’autre implique le souci de l’autre. Ce souci peut être inspiré par l’amour ou la pitié….Le glissement progressif du premier au second, dans le monde chrétien, est corrélé par le glissement sémantique du grec agapè au latin caritas : l’amour brûlant contre la tiède charité. Mais l’essentiel n’est-t-il pas de guérir ? La figure du Christus medicus est un lieu commun de la littérature patristique ; « médecin des âmes et des corps » précise même la liturgie byzantine. Le problème, c’est que, bien souvent dans le Nouveau Testament, médecine et exorcisme se confondent : dans Luc (8, 43-48), la femme hémorroïsse est guérie involontairement par un simple contact physique avec le manteau de Jésus, lequel dit clairement qu’une « force est sortie » de lui. C’est cette confusion qui, dans la polémique des païens contre les chrétiens, fera apparaître Jésus comme un « goetes », un charlatan.
    Mais le mal, et donc l’inimitié, étant une pathologie, tous les moyens thérapeutiques ne sont-ils pas les bienvenus ?
    Dans le Judaïsme, par contre, le seul remède, le seul soin contre le mal est la Thorah elle-même : le mal provient d’un déséquilibre entre les deux « cœurs » : le yetzer ha-tob et le yetzer ha-ra, le second – le mauvais – prenant le pas sur le premier, le bon, qui représente la Loi en nous. Seule l’étude et la relecture incessante de Thorah peuvent rétablir la primauté du yetzer ha-tob.
    De toute façon, Sages d’Israël comme Pères de l’Eglise ont ceci en commun de se vouloir thérapeutes, au meilleur sens du terme.

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