Tryptique de la Grâce. Panneau de gauche

Ecrit par Eric Thuillier le 21 octobre 2011. dans Vie quotidienne, La une, Psychologie

Tryptique de la Grâce. Panneau de gauche

Je vous fais grâce des explications qui justifient l’emploi de ce mot. Tout s’explique, tout est grâce.

Rien ne l’annonce. Ou peut être une succession de jours sans trace de pensées sombres, effet d’une sorte de distraction, de légèreté involontaire. Peut-être… C’est vrai pour cette fois, je vérifierai les prochaines, si Dieu veut bien m’accorder des prochaines fois.

Pendant quelques heures un sixième sens est actif. Un drôle d’œil est ouvert dans la tête dont le rayon passe la paroi osseuse et garde juste ce qu’il faut d’énergie pour se glisser sous la peau des visages, la rendre transparente, révéler le sens des êtres.

Pendant quelques heures tous sont beaux. Tous offrent au regard une langue muette et magique qui écrit sur les traits une vérité qui ne se discute pas. Un homme est là, une femme est là, ils sont des évidences lumineuses.

Et mouillées. La source que j’écoule vers eux est humide, faite pour ramollir, pour épouser les formes les plus petites. Cette source est du langage, absolument pur, sans mot, du sens rayonnant, sans explication, des harmoniques jaillies d’un orchestre de paroles et de sensations anciennes.

Leurs cœurs battent sur leurs lèvres. Pas seulement leurs cœurs, toute l’histoire du cœur, toute sa lente remontée de la nuit des temps. Tout le mystère de la présence est là, un sixième sens le perçoit.

La première fois, j’avais vingt ans. Soudain dans la chambre crasseuse ou logeaient dix appelés au service militaire, j’ai déplacé en tournant la tête un rayon comme les phares d’une auto. Une drôle de lumière qui éclairait les choses de l’intérieur, rendait brillants et comme habités d’un désir d’être regardés pour eux-mêmes un éclat de peinture sur une porte en fer, un angle de mur noirci, une affiche, une paire de souliers.

Et curieusement, moi qui n’entretenais aucune relation avec les anges – c’étaient seulement des bébés joufflus dans le haut des tableaux – le mot ange est venu dans sa tenue immatérielle. J’ai pensé : un ange s’est échappé de ma tête en ouvrant une seconde paupière, il volète de ci là sur les choses, me les présente, me les fait connaître.

Cette sensation – une fois, deux fois l’an ? – laisse des traces de tendresse sur tous ceux que je regarde et ne connais pas, mais je ne peux la commander. Elle m’enseigne le regard mais je ne peux imiter les rares moments où elle repeint le monde pour moi.

Qu’est-ce que c’est ? C’est en relation avec la mort. C’est une sorte de « duende » qui transforme soudain la vie ordinaire en chef d’œuvre, qui désenfouit un instant le miracle de vivre. Seule la mort peut procéder à l’incision par laquelle il jaillit.

Ce duende dure un peu. Je connais aussi des éclairs. Pas violents, mais forts, forts. Ils embrasent en une fois tout le paysage de la vie et la rendent incompréhensible. Le plus saisissant : l’incongruité brutale de la présence d’un personnage inconnu, entrevu depuis l’auto filante, comme s’il ne devait pas être là, comme si les milliards de raisons pour qu’il ne soit pas là l’enveloppaient, comme s’il en sortait, comme si la réalité venait d’en accoucher à l’instant.

Ou comme si le trait qui borde la roue qui tourne pour lui, qui attend l’heure de l’envol, l’heure du trait bouclé, dont la partie du cercle non encore parcourue forme une bouche qui donne sur sa vie, comme si la bouche de cette roue folle, pourtant sans épaisseur, tournant un court instant sur le même plan, rencontrait la bouche de ma propre roue, et y jetait la fulgurance d’un abîme aussitôt disparu.

Qu’est-ce que c’est ? Connaissez-vous cela ?


Eric Thuillier


A propos de l'auteur

Eric Thuillier

Rédacteur

Artisan électricien

Auteur de chroniques sur "Le Monde.fr"

Commentaires (7)

  • eva talineau

    eva talineau

    05 novembre 2011 à 23:54 |
    "point de rencontre entre soi et les autres" - non, pas vraiment, ce que m'a évoqué votre texte, ce n'est pas quelquechose de l'ordre de la "communion", ni d'aucune "union", d'ailleurs, mais Autre Chose - il y a un écrivain qui parle très bien de "cela", qui parle à partir de "cela", c'est Robert Musil "l'homme sans qualités", traduction Jacottet. Si vous ne l'avez pas lu, faites le. Tout le livre - qui est l'oeuvre de sa vie - se déploie à partir de ce qu'il appelle "l'Autre Etat".
    Il me semble, du moins à travers ce que je perçois des textes que vous envoyez, que la tournure d'esprit de cet auteur devrait vous plaire.

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  • alain jugnon

    alain jugnon

    26 octobre 2011 à 14:40 |
    Le cathofascisme mécontemporain est en état de grâce actuellement : les chrétiens intégristes attaquent les théâtres français. Le mot Culture fait peur à ces "anarchrists" : c'est le nom qu'ils se donnent aujourd'hui (Guillebon et compagnie), ils sont papistes, totalitaires et jeunistes à souhait. Une sorte de jeunesse ratzinguerrière en fait. Bernanos est leur vieux sage anti-homme. La grâce même !

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  • Eric Thuillier

    Eric Thuillier

    25 octobre 2011 à 13:42 |
    J’ai bêtement confié ce texte à RDT dans un moment où le travail ne me laisse pas une minute et ne me permets pas de donner voix (du moins voix audible à autre que moi) aux stimulations produites par vos beaux commentaires.

    Qu’est que c’est ? Eclat insoutenable du divin pour Jean-François, point de rencontre entre soi et les autres pour Eva. En tout cas quelque chose comme une brutale nostalgie d’un temps de non séparation avec Dieu ou avec l’espèce, dont la source n’est pas dans la pensée mais plutôt dans une chimie à rechercher du coté des neurosciences. Encore que… une chimie catalysée par la pensée peut être… un point de rencontre magique entre notre inexpugnable fond de sauvagerie et la sophistication intellectuelle.

    Trop à dire. Mais au moins ça : la tentative absurde de description de cet état ne me serait pas venue sans la possibilité de la faire lire aux quelques personnes qui ont bien voulu le faire et cela me fait ressentir un flux, un corps comme un passage, un aller et retour comme le souvenir des marées dont nous sommes sortis et dont nous portons trace. Qu’est ce que c’est ? Le souvenir de la mer qui se retire et nous découvre.

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  • Martine L

    Martine L

    21 octobre 2011 à 21:59 |
    On a tous connu, çà et là, cet "état de grâce", ce moment difficile à expliquer où, peut-être, on correspond exactement à ce qui nous entoure : voyage, paysage ou concert. Pour moi, modestement ; cela fut souvent aussi des moments d'enseignement ; une fusion entre l'enseignant, son objet d'étude et ses élèves . Oui, dans ce moment là, c'est exactement comme vous dites : la grâce.

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  • eva talineau

    eva talineau

    21 octobre 2011 à 21:48 |
    "qu'est-ce que c'est ?" - peut-être un point, touché, de manière fulgurante, entre soi et les autres - la joie qu'il y ait de l'existence, toute déchirée soit-elle - quelquechose qu'on ne peut pas "nommer" car c'est de là que nait la parole créatrice - le "oui" primordial que Freud désignait sous le mot "Bejahung" (affirmation première), qui serait peut-être aussi le son du shofar, lorsqu'il résonne, mystère et appel, pour dire ce qui ne peut se dire, sans le silence duquel rien, jamais, ne pourrait se dire...ce point, cette joie qui, soudain, est là, évidente éclatante, ce n'est rien qui se mérite, rien qui ait quoique ce soit à voir avec des efforts qui auraient porté leurs fruits, ni avec quelque chose qu'on aurait imaginé, désiré, et qui enfin, se produit - c'est autre chose, d'absolument singulier, cela arrive, événement, discontinuité dans la trame du quotidien, on se brûle, et on brûle et se consume, si on cherche à le retenir, à refuser que cela ne fasse que passer, et pourtant il est difficile, une fois cela rencontré, de ne pas chercher à en faire le vrai lieu de sa vie, la vraie présence, au regard de laquelle les autres choses du monde deviendraient secondaires - il le faut, cependant, car c'est d'accepter, de ces instants de grâce, l'éclipse, le retrait, qu'elles peuvent, à l'improviste, lorsqu'on ne s'y attend pas, nous visiter de nouveau, et, telle une nappe de joie s'étendant dans les dessous de notre existence, irriguer de sa présence silencieuse le reste de notre vie.

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  • Mélisande

    Mélisande

    21 octobre 2011 à 19:04 |
    Merci Jean-François , de nous expliquer ce que vit de façon "directe" Eric, je pensais à une forme d'illumination.Quelle chance vous avez de ressentir "cette grâce en toute chose", c'est le meilleur bagage pour continuer sa route en devenant de plus en plus ..éthéré...Au point que tout ce qui relève de la causalité humaine, surtout "le mal", ne nous atteint plus: dîtes donc , il y en a qui mettent plusieurs vies à atteindre cet état!!
    Amitiés.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    21 octobre 2011 à 15:38 |
    « Tout est grâce » dit le curé de campagne de Bernanos juste avant de mourir…Grâce, au sens où, pour lui, tout vient de Dieu, tout est don, faveur (gratia), gratuite (gratis), qui procure une sensation agréable (grata), peut-être pas dans le cas du héros de Bernanos, cela dit ! Mais dans votre cas, il s’agit de quelque chose de plus : d’un ravissement, d’un état de grâce, de cette « duende », cet état extatique où finissent par se plonger les danseurs de flamenco. Ek-stasis, la sortie hors de soi, cette sortie hors de son corps qu’éprouvent les mystiques, mais – aussi bien, vous avez raison – certains mourants. Cette « fulgurance d’un abîme aussitôt disparu », n’est-elle pas, en réalité, l’éclat insoutenable du divin ? Contrairement à vous, je ne l’ai jamais expérimenté…Quoique, j’ai un souvenir de navigation de nuit, à la proue du bateau fendant la brise de mer, la pleine lune face à moi se reflétant sur les flots, une impression de ne faire qu’un avec les éléments …Le meilleur souvenir de ma vie.

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