une lutte inutile

Ecrit par Thierry Ledru le 16 juin 2012. dans Psychologie, La une, Société

une lutte inutile

 

Ne pas être dans le déni de la dualité, ni dans la quête immodérée d’un dépassement de l’individualité. La mise en confrontation des oppositions crée une dépense d’énergie qui entrave la complète absorption de la Vie. Comme si en se mettant à table, on désirait manger les plats et en même temps on ne pouvait s’empêcher de craindre l’empoisonnement avec des aliments dont on ne connaît pas l’origine exacte.

Dès lors qu’on entame une lutte interne, on crée un désir, un espoir, une intention : gagner.

Et aussitôt, l’observation des conditions de vie et des implications du Soi n’est plus possible. Un lutteur, au cœur d’un combat, ne passe pas son temps à s’observer, il agit et s’investit totalement dans le combat qu’il mène. Il observe par contre les mouvements de son adversaire et s’adapte afin de le contrer. Il n’est donc plus intégralement en lui mais dans une dimension extérieure qui influence ce qui se passe en lui. Le combat ne peut pas être favorable à une introspection parce qu’il impose une adaptation aux évènements. Le lutteur est sous la dépendance des flux extérieurs et même si cette adaptation lui permet d’affiner la connaissance qu’il a de ses qualités et l’exploitation de son potentiel, cette évolution est marquée par une intention précise : c’est toujours celle de gagner.

Celui qui cherche à se connaître et à tendre vers une compréhension des phénomènes internes au cœur d’un environnement ne peut pas se permettre d’avoir une intention individuelle. Il ne s’agit pas d’être plus fort que les flux extérieurs mais simplement de les observer et de les vivre. Il n’est pas question non plus de s’y soumettre et de se laisser emporter. C’est là que se trouve l’idée du juste milieu.

Le juste milieu représente à mon sens, non pas la capacité à rester au centre du carrefour sans prendre de décision mais la capacité à ne pas s’identifier à la décision qui a été prise. Le juste milieu est l’endroit duquel l’individu peut observer ses actes sans être lui-même les actes. C’est un état d’observation qui fait que l’on peut entretenir la lucidité nécessaire à l’analyse de ce qui est entrepris. Je ne suis pas ce que je fais. Je ne suis pas ce que j’ai décidé de faire. Je le gère mais sans être emporté dans le flot d’émotions, de ressentis, que cela génère. Je ne cherche pas à gagner quelque chose mais simplement à garder la lucidité nécessaire pour maintenir l’observation des évènements de l’existence.

Pour ne pas couler au milieu de l’océan, il ne sert à rien de nager, il faut faire la planche et observer, saisir chaque instant en se libérant de l’activité. Le nageur sera inévitablement tiraillé en décidant de prendre une direction puisqu’il ne sait pas vers où il va. Il va dépenser une énergie considérable à nager et dès lors il ne peut pas s’observer.

Le « planchiste » se laisse porter en mesurant ses efforts et en restant réceptif à tout ce qui l’entoure. Les courants l’entraînent mais ça n’a aucune importance étant donné qu’il ne sait pas vers où il faut aller. Il est donc inutile d’y penser. Agir dans le non-agir revient donc à être inscrit dans le juste milieu.

Il ne s’agit nullement de rester inerte au carrefour d’une décision à prendre. Le juste milieu consiste à ne pas devenir la décision… Chaque fois qu’une préoccupation trop vive nous saisit et que celle-ci implique une décision à prendre nous restons bien nous-mêmes, évidemment, mais nous ne sommes plus avec nous-mêmes. Nous nous perdons de vue dans les évènements extérieurs. Comme si les actes nous engloutissaient. Ça peut devenir de la colère, des regrets, de la rancœur, de la jalousie ou du bonheur mais quels que soient les effets, si nous nous perdons de vue, il n’y a plus d’observateur, nous sommes devenus ce que nous faisons. Le juste milieu consiste à ne pas nous identifier à cette décision. Il s’agit donc de continuer à analyser les évènements, avec lucidité et si une autre direction s’impose, il n’y a aucun regret à avoir, il serait inutile de continuer à se fourvoyer, par prétention ou entêtement. Le juste milieu est à la source de la lucidité. Il ne s’agit pas de rester indécis et de refuser l’engagement. Il faut s’engager. Mais celui qui s’engage dans une voie ne devient pas la voie. Il reste une entité homogène. Le juste milieu est une observation de ce que nous faisons. Comme si nous prenions de la hauteur en fait, que nous installions une vision macroscopique de nos actes au lieu de nous étourdir de ces actes eux-mêmes.

 

Thierry Ledru


A propos de l'auteur

Thierry Ledru

Thierry Ledru

Rédacteur

 

Je suis marié, nous avons trois enfants (ados), je suis instituteur depuis mes 19 ans. Je vis en Savoie. J’ai passé un BAC litté/philo et je suis tout de suite entré à l’école Normale (IUFM aujourd’hui). A l’époque je vivais en Bretagne mais j’étais passionné par l’escalade et l’alpinisme et je voulais aller vivre dans les Alpes. Mes deux dernières années de lycée, j’ai eu la chance immense d’avoir un prof de Français et une prof de philo extraordinaires. J’adorais lire et écrire et peu à peu ils m’ont permis d’avoir avec eux une relation privilégiée, des échanges extrêmement enrichissants, non seulement d’un point de vue cognitif mais surtout sur le plan humain. Krishnamurti, Ouspensky, Platon, Gurdjieff, Camus, Sartre, Saint-Exupéry, Lanza del Vasto, Gandhi, Koestler, Conrad, Steinbeck, Heminghway, Prajnanpad, Vivekananda, Sri Aurobindo, London, Moitessier, Arséniev, tout ce qu’ils m’ont fait connaître ! Tout ce que je leur dois ! J’écrivais des nouvelles, ils les lisaient, les critiquaient, m’encourageaient. Ils disaient tous les deux qu’un jour je serai édité.

 

Livres publiés :

Vertiges, Editions La Fontaine de Siloé, Collection Rhapsodie, 2003

Noirceur des cimes, Altal Editions, Collection litterae, arum, 2007

Commentaires (2)

  • Thierry

    Thierry

    20 juin 2012 à 18:09 |
    Le plan préparé minutieusement me semble néanmoins indispensable. C'est l'attitude pendant les actes qui sont à regarder de près. C'est ce que la haute Montagne m'a enseigné. Si je décide d'aller escalader un sommet, il faut que je me renseigne sur la voie, l'itinéraire, la difficulté, l'équipement nécessaire, la météo, la voie de descente, l'horaire approximatif...Mais une fois engagé, il est inutile que je me reproche une analyse partielle, un oubli ou une erreur. Ces pensées ne m'aideront pas à avancer. Elles auront même pour effet de m'alourdir, comme un fardeau que j'entretiens. Pire encore, elles capteront une partie de mon énergie. Mentale et même physique. L'acte réclame une implication totale et les émotions néfastes générées par un attachement au passé sont des dérives, des arrachements à l'instant présent. "Quand tu les acceptes, les choses sont ce qu'elles sont. Quand tu ne les acceptes pas, les choses sont ce qu'elles sont. " Une maxime incontournable.

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  • gilles josse

    gilles josse

    19 juin 2012 à 00:41 |
    Ne pas s'identifier aux décisions que nous prenons, ni au cours que prennent les évènements, et ne pas hésiter à changer de cap : tout à fait Thierry (mauvaise blague au sujet d'un défunt récent ...), je crois que j'ai écrit un jour un texte qui va dans votre sens, qu'on peut voir à cette adresse :
    http://gilles.josse.pagesperso-orange.fr/sitepro/la-methode-du-cheval-en-quelques-mots.pdf
    Vous me direz ce que vous en pensez...
    Je crois qu'une telle attitude s'inscrit en faux par rapport à ce qu'on nous apprend habituellement, et que c'est grand dommage.

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