« 50 nuances de haine »

Ecrit par Kamel Daoud le 20 décembre 2014. dans Monde, La une, Religions, Politique, Actualité

« 50 nuances de haine »

Actu/urgence : Notre ami Kamel Daoud est victime d’une fatwa majeure, le menaçant de mort, par le fait d’une mouvance salafiste algérienne. Solidarité avec K. Daoud, et indignation devant de telles pratiques obscurantistes !

La rédaction de Reflets du temps

 

Question fascinante : d’où vient que certains se sentent menacés dans leur identité, dans leur conviction religieuse, dans leur conception de l’histoire et dans leur mémoire dès que quelqu’un pense autrement qu’eux ? La peur d’être dans l’erreur les poussant donc à imposer l’unanimité et combattre la différence ? De la fragilité des convictions intimes ? De la haine de soi qui passe par la haine de l’Autre ? De toute une histoire d’échecs, de frustrations, d’amour sans issue ? De la chute de Grenade ? De la colonisation ? Labyrinthe.

Mais c’est étrange : ceux qui défendent l’islam comme pensée unique le font souvent avec haine et violence. Ceux qui se sentent et se proclament Arabes de souche ont cette tendance à en faire un fanatisme plutôt qu’une identité heureuse ou un choix de racine capable de récoltes. Ceux qui vous parlent de constantes nationales, de nationalisme et de religion sont souvent agressifs, violents, haineux, ternes, infréquentables et myopes : ils ne voient le monde que comme attaques, complots, manipulations et ruses de l’Occident. Le regard tourné vers ce Nord qui les écrase, les fascine, les rend jaunes de jalousie. Le dos tourné à l’Afrique où l’on meurt quand cela ne les concerne pas : Dieu a créé l’Occident et eux comme couple du monde, le reste c’est des déchets. Il y a des cheikhs et des fatwas pour chaque femme en jupe, mais pas un seul pour nourrir la faim en Somalie. L’abbé Pierre n’est pas un emploi de musulman ?

Laissons de côté. Gardons l’œil sur la mécanique : de quoi est-elle le sens ? Pourquoi l’identité est morbidité ? Pourquoi la mémoire est un hurlement pas un conte paisible ? Pourquoi la foi est méfiance ? Mais que défendent ces gens-là qui vous attaquent chaque fois que vous pensez différemment votre nationalité, votre présent ou vos convictions religieuses ? Pourquoi réagissent-ils comme des propriétaires bafoués, des maquereaux ? Pourquoi se sentent-ils menacés autant par la voix des autres ? Etrange. C’est que le fanatique n’est même pas capable de voir ce qu’il a sous les yeux : un pays faible, un monde « arabe » pauvre et ruiné, une religion réduite à des rites et des fatwas nécrophages après avoir accouché, autrefois, d’Ibn Arabi, et un culte de l’identité qui ressemble à de la jaunisse.

C’est qu’il ne s’agit même pas de distinctions idéologiques, linguistiques ou religieuses : l’imbécile identitaire peut tout aussi être francophone chez nous, arabophone, croyant ou passant. Un ami expliqua au chroniqueur que la version cheikh Chemssou laïc existe aussi : avec la même bêtise, aigreur, imbécillité et ridicule. L’un parle au nom de Dieu, l’autre au nom des années 70 et de sa conscience politique douloureuse et l’autre au nom de la lutte impérialiste démodée ou du berbérisme exclusif.

Passons, revenons à la mécanique : de quoi cela est-il le signe ? Du déni : rues sales, immeubles hideux, dinar à genoux, Président malade, une dizaine de migrants tués dans un bus sur la route du rapatriement, dépendance au pétrole et au prêche, niveau scolaire misérable, armée faiblarde du Golfe à l’océan, délinquances et comités de surveillance du croissant, corruption, viols, émeutes. Rien de tout cela ne gêne. Sauf le genou de la femme, l’avis de Kamel Daoud, le film « L’Oranais », dénoncer la solidarité assise et couchée avec la Palestine, l’Occident en général, le bikini en particulier et l’affirmation que je suis Algérien, ou le cas d’Israël comme structure des imaginaires morbides.

Pourquoi cela existe ? Pourquoi l’âme algérienne est-elle encerclée par une meute de chiens aigus et des ogres pulpeux ?

A propos de l'auteur

Kamel Daoud

Kamel Daoud

Rédacteur

Journaliste/chroniqueur au "Quotidien d'Oran" (Algérie)

Ecrivain

Prix Mohamed Dib 2008

Sélection au Goncourt de la Nouvelle 2011 pour "Le Minotaure 504" (Editions Sabine Wespieser)

 

Commentaires (4)

  • Martine L

    Martine L

    21 décembre 2014 à 17:15 |
    Parce qu'il s'agit bien de haine – 50 nuances ou beaucoup plus, pour en arriver là. Des articles – plein sans doute, ont été écrits depuis qu'on en parle, sur cette médiévale engeance : la fatwa et ses nuances, elle aussi : ainsi, vous méritez la «  majeure », validant de fait votre notoriété. Mais, de laquelle s'agit-il ? D'écrire – ce que vous écrivez – de dire – ce que vous dîtes - mais encore plus, où vous le faîtes ( TV, journaux, mags en ligne dont le minuscule nôtre) et, géographiquement, où vous tournez pages et paroles : l'Occident, bien entendu. Tropisme tabou, que celui-là.
    Vous reste, Kamel Daoud, à résister – ce que vous faisiez déjà, à tenir la tête haute, ce que vous aviez déjà. Mais, plus fortement, et appuyé, consolidé – on veut le croire – par tous les démocrates. Ceux-là doivent s'attendre à du temps long, et ne pas baisser la garde. La réponse est politique au sens le plus noble du terme.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    20 décembre 2014 à 14:27 |
    Le problème, me semble -t-il, est que l’Islam n’a pas encore – ou pas complètement – assimilé le relativisme. Il a fallu du temps, beaucoup de temps au Christianisme pour y arriver. Qu’on pense à un Arnaud Almaric , abbé cistercien, lançant à ses troupes lors de la croisade albigeoise (XIIIème siècle), le célèbre : "Caedite eos. Novit enim Dominus qui sunt eius", tuez-les tous, le Seigneur reconnaîtra les siens. Ou bien, plus tôt encore, un grand saint, saint Bernard de Clairvaux, auteur d’admirables passages sur l’amour divin, proclamant dans son prêche de la seconde croisade : "tuer un infidèle n’est pas un homicide mais un malicide"!!
    Les salafistes, à côté, apparaissent – presque! – comme de doux modérés…seul le Judaïsme, parmi les religions du salut, n’a pas eu à faire ce chemin : dès le depart, il fut admis qu'il pouvait y avoir des justes parmi les païens, les goyim (Cyrus par exemple).

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    • Diane Brouard

      Diane Brouard

      27 décembre 2014 à 06:21 |
      Ne serait ce pas parce que dès les débuts le juif à été persécuté ou du moins mal vue, parfois mal venu dans les lieux de son existence, ce qui expliquerait qu'il n'y a aucunes idées de conquête religieuse, d'hégémonie de la religion ? Après tout depuis la nuit des temps, le juif a eu un problème d'errance ?

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      • Jean-François Vincent

        Jean-François Vincent

        27 décembre 2014 à 10:24 |
        Le message universaliste du Judaïsme existe dès après l’exil babylonien : c’est Isaïe (Is 52,10) qui proclame : « toutes les extrémités de la terre verront le salut de notre Dieu ». A la différence du Christianisme avant Vatican II (cf. la phrase terrible de Tertullien « hors de l’Eglise point de salut »), et de l’Islam encore actuellement, le Judaïsme n’a jamais considéré qu’il fût obligatoire de se convertir pour être sauvé. La figure du goy zaddik,du non juif/païen et malgré tout juste (cf. la liste des « justes parmi les nations » du Yad Vashem) a été inaugurée par Cyrus, empereur de Perse et libérateur d’Israël à l’aura quasi messianique.
        Sans doute l’exil et la fréquentation forcée des goyim, a-t-elle joué un rôle ; mais, plus profondément, le prosélytisme n’a jamais eu cours dans le Judaïsme : la mission du peuple juif est d’intercéder auprès de Hashem (litt. le « Nom », autrement dit Dieu) pour l’humanité toute entière – le Sanhédrin comptait 70 membres, le nombre total des peuples du monde dans la géographie hébraïque, soit un membre par peuple – c’est par conséquent une mission sacerdotale : comme tout prêtre mis à part pour le service des autres (mise à part ou « élection », ce qui n’est en rien une « faveur », bien au contraire !), le peuple juif, peuple de prêtres, n’a pas besoin de nouvelles recrues (sauf vocation spécifique). Il n’est nullement nécessaire d’être prêtre pour être sauvé…et heureusement !!!

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