Fatwa meurtrière

Ecrit par Tawfiq Belfadel le 03 janvier 2015. dans Monde, La une, Religions, Politique, Actualité

Fatwa meurtrière

Un père, une maman, et deux fils. Voilà ma famille. Mon père reçoit une prime de militant alors que, selon les témoignages, il n’a jamais fait la guerre. Ma mère est analphabète au front tatoué. Tabassée souvent par mon géniteur, elle a fini par prendre les gifles pour une bénédiction. Mon frère est islamiste et imam. Il n’y a que moi qui écris de gauche à droite, parlant une langue qu’ils prennent pour une musique et un signe de féminité. Mon frère ne m’a jamais parlé ou regardé dans les yeux. Il est le feu, je suis la glace. Mes parents l’aiment beaucoup parce qu’il leur jure que leur place est dans le Paradis. Il leur dessine ainsi des rivières infinies et des châteaux lumineux. Un jour, j’ai trouvé ma chambre en grand désordre : livres et manuscrits brulés, portraits arrachés des murs, et cette phrase accrochée à la porte : « Tu dois mourir ». Je n’ai rien dit. Le vendredi, il fait une fatwa pour me tuer. Fatwa meurtrière. Après la fin de son prêche, il entre dans ma chambre, un couteau dans la main, et le nom d’Allah au bout de la langue. Gardant mon sang froid, je le prie pour une discussion à bâtons rompus. Il accepte difficilement :

Salamalec mon frère islamiste. Nous avons tous deux les pieds sur l’Algérie mais un grand gouffre nous sépare. Tu te dis arabo-musulman. Je suis Algérien : mon identité est une mosaïque embellie par d’innombrables appartenances que je n’arrive même pas à distinguer et que je revendique toutes. L’histoire de l’Algérie ne commence pas avec le débarquement des troupes françaises sur Sidi-Ferruch ou l’arrivée des Ottomans, mais des siècles avant la fabrication de la parabole. Seul le nom que tu portes et que tu rêves de léguer à ta progéniture revêt toute une grande histoire imprégnée de multiples appartenances. Ce n’est pas parce que le Coran est écrit en arabe que l’islam et l’arabité sont synonymes : quitte tes chaussures et sillonne la terre comme Ibn Battuta, Ibn Khaldoun, Ibn Arabi, l’Emir Abdelkader, et tu verras que même ailleurs il y a des musulmans écrivant de gauche à droite, qu’on ne peut pas voir le monde d’un minaret.

Tu me prends pour un mécréant parce que tu ne me vois pas dans les premières lignes dans la mosquée. Parce que je parle une langue que tu ne comprends pas, la confondant avec le visage de la colonisation. Parce que tu vois un essaim de femmes me chérir et demander mon autographe. Parce que tu me vois à la télévision française. Tu théorises ainsi ton hypothèse surréaliste : « Il dénude l’Algérie pour être gâté par la France ». Ton ennemi n’est pas l’Occident mais des Algériens comme nous tous, ayant transformé la vie en uniforme, et la religion en caserne. Tu me prends pour un libertin, un débauché : tu m’avais vu boire ou baiser ? Ne fais pas semblant d’ignorer qu’en islam, le moindre doute est un pêché. Tu veux que je sois ta photocopie alors que j’ai appris à être libre sans me perdre. La réalité est subjective, et personne ne détient la vérité. Le Prophète a transmis l’islam ni par le sabre ni par la menace du verbe, mais par l’exemple. N’est-il pas dit dans le Coran « vous avez votre religion et j’ai la mienne » ? Tu commences à trembler et tu te dis comment ce francophone connaît tant de choses sur l’islam et sait mieux parler que moi.

Tu prends mes livres pour atteinte à l’islam et à la dignité algérienne. Ah ! Je ne savais pas que tu es à la fois imam et un Roland Barthes. En religion, il y a un messager en chair et en os, mais en littérature il y a un narrateur invisible qui peut te provoquer ou te bercer sans que tu le touches. Tu as émis alors une fatwa pour me tuer et tu n’oses pas parler de ces princes de l’Orient qui viennent tuer des espèces rares dans notre désert, de ces enfants jetés sur les trottoirs, de ces femmes bafouées… Tu souhaites ma mort parce que tu ne sais pas convaincre par les mots. Cela prouve ma force : j’habite alors ta tête, je te fais des insomnies, et tu n’arrives pas avec tes fatwas à analyser mon mystère. Je suis ta faiblesse. Tu connais l’Emir Abdelkader ? Oui, mais à travers le manuel scolaire. Tu souhaites ma mort alors que l’Emir Abdelkader a sauvé des chrétiens lors des massacres à Damas en 1860. N’est-il pas dit dans le Coran que « Celui qui a tué une personne est le meurtrier de toute l’humanité » ? Alors je n’ai pas peur de toi, tue-moi et tu auras tous les pêchés de l’humanité sur le dos.

Tu me prends pour un indigne. Alors si tu connais le vrai sens de la dignité, ne porte pas ces chaussures et vêtements fabriqués en Occident ; n’utilise pas ce microphone étranger pour amplifier ta voix, et réveille le génie qui dort en toi depuis la chute de Grenade.

Cette fois, mon frère sue, et des perles luisent sur sa barbe.

Tu crois que je déteste les miens pour quémander un sourire et des applaudissements occidentaux. Tahar Djaout, Kateb Yacine, Mohammed Dib, et tant d’autres, parlaient et écrivaient parfaitement la langue française mais n’avaient jamais tourné le dos à l’Algérie qu’ils connaissaient et aimaient plus que toi. Bref, tu regardes ce pays du ciel ; je le regarde de la lune. Je te respecte en tant que frère et avant tout en tant qu’HOMME. Enfin, je te souhaite bonne continuation dans ton chemin.

Une fièvre intempestive envahit mon frère. Son couteau fend dans sa main. Il commence à sangloter comme un Vendredi perdu sur l’île.

 

Note de l’auteur : le texte contient des interprétations de sens de certains versets pas des traductions

A propos de l'auteur

Tawfiq Belfadel

Tawfiq Belfadel (auteur de Kaddour le facebookiste, éd. Edilivre)

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