Judaïsme et Christianisme : pourquoi se sont-ils séparés ?

Ecrit par Jean-François Vincent le 27 mars 2015. dans La une, Religions, Histoire

Judaïsme et Christianisme : pourquoi se sont-ils séparés ?

Au commencement, tous étaient juifs. Les « réformés » de la nouvelle secte continuaient à fréquenter les synagogues, tout en participant au culte eucharistique, qui, en général, se déroulait chez des particuliers (les futures « églises » n’existant pas encore). Ce n’est que très progressivement que la césure se fit jour, rendant impossible la double appartenance. Alors pourquoi ?

On pense d’abord évidemment aux controverses christologiques. Et il est vrai que le Talmud ne ménage pas Jésus : « on devrait le lapider, dit Sanhedrin 4.3, car il a pratiqué la magie ; il a séduit et fait prendre Israël en aversion ». Les Sages d’Israël le nomment couramment « Ben Stada », le magicien. Le reproche le plus grave, bien sûr, étant celui d’apostasie et de mensonge : « le rav Abbahu dit (Pal. Taanith 2.1) : si quelqu’un dit “je suis Dieu”, il ment ».

Toutefois, il ne s’agit ici qu’indirectement de points de doctrine ; le débat porte avant tout sur la personne du Christ : vrai ou faux messie ? Personnage simplement humain ou divino-humain ?

Plus grave et beaucoup plus polémique apparaît la querelle introduite par saint Paul au sujet de la Loi.

La Loi, la Torah, point focal de la spiritualité juive. Est-elle créée ou incréée ? Les rabbins en discutent. Quoi qu’il en soit, elle précède la création. Dieu, tel le démiurge de Platon dans le Timée, s’en servit pour faire passer les choses du néant à l’être (Berechit Rabba 1.1) : « la Torah déclara alors : c’est moi qui fus l’instrument du Saint béni soit-Il dans son œuvre (…) il en fut ainsi du Saint béni soit-Il : Il consulta la Torah et créa le monde ».

L’évangile de Mathieu, le plus proche du Judaïsme, fait dire à Jésus (Mat 5,18) : « car je vous le dis, en vérité, tant que le ciel et la terre ne passeront point, il ne disparaîtra pas de la Loi un seul iota, un seul trait de lettre, jusqu’à ce que tout soit arrivé ».

Toute autre tonalité chez Paul. Certes, il ne nie pas la valeur de la Torah : « anéantissons-nous donc la Loi par la foi ? Loin de là ! Au contraire, nous confirmons la loi (Rom 3,31) ». Néanmoins, pour l’apôtre, la Loi manifeste le péché, « parce que la Loi produit la colère, et que là où il n’y a point de loi il n’y a point non plus de transgression (Rom 4,15) (…) or, le péché n’est pas pris en compte (ellogeitai), quand il n’y a point de Loi (Rom 5,13) ». Aucune identité formelle pourtant entre la Loi et le péché : « la Loi est-elle péché ? Loin de là ! Mais je n’ai connu le péché que par la Loi (Rom 7,7) ». Il n’en demeure pas moins que celle-ci est cause du péché : « la Loi advint, de telle sorte que la faute (hamartia) s’accrut (pleonasse) (Rom 5,20) ».

La théologie paulinienne donnera naissance à la théorie de l’« ancienne Loi », obsolète, dépassée par celle du Nouveau Testament. La célèbre statue de la synagogue à la cathédrale de Strasbourg matérialise cette déchéance :

  

 

Ce rabaissement dégénéra, dans l’antiquité, en hérésie, l’hérésie marcionite (appelée à partir du XVIème siècle antinomianisme, nous y reviendrons) : pour Marcion, le Dieu de l’Ancien Testament est un imposteur : il tient l’humanité sous son joug par la Loi. Seule la révélation néotestamentaire peut la libérer. Le célèbre bibliste Adolf von Harnack, dans son ouvrage classique, Marcion. Das Evangelium vom fremden Gott (1924), écrit : « il (Marcion) ne voulait connaître que le Christ, le Crucifié ; il laissait derrière lui le péché et le monde, les commandements et la Loi ».

Le marcionisme, en vérité, ne constitue qu’une variété de gnose. Le Testimonium Veritatis, un des 52 traités de la bibliothèque de Nag Hammadi, datant du IIème siècle, édicte le réquisitoire suivant : « il n’est personne se trouvant sous l’empire de la Loi qui puisse contempler la vérité ; car nul ne peut servir deux maîtres ». De fait, le serpent de la Genèse, loin de figurer le diable, se voit envoyé par le vrai Dieu pour dessiller les yeux d’Adam et Ève. Allant encore bien plus loin que Marcion, ce messager divin désigne la Loi comme le mal absolu.

La Réforme protestante eut maille à partir avec les pseudo-marcionites en son sein. En 1525, Le luthérien Johannes Agricola affirma, dans son commentaire de Luc, que la Loi n’avait été qu’une vaine tentative de Dieu pour restaurer l’humanité dans son état primitif d’avant la Chute. Les chrétiens devaient s’en exonérer totalement. C’est alors que le terme « antinomianisme » (litt. anti nomos = contre la loi) fit son apparition. L’Église luthérienne officielle d’ailleurs n’en a pas été totalement exempte : elle sépara strictement, dans sa « Formule de concorde », Torah et Évangile : « nous croyons, enseignons et confessons que la distinction entre la Loi et l’Évangile doit être affirmée dans l’Église avec grand zèle ».

L’ultime avatar de l’antinomianisme fut la tentative nazie de « déjudaïser » le Christianisme. En 1939, se créa, sous la houlette du théologien protestant Walter Grundmann, l’Institut zur Entjudung von Kirche und Theologie (Institut de déjudaïsation de l’Église et de la théologie) ; et en 1940, parut le « Volkstestament », le Testament du peuple, dans lequel l’auteur rejette même la notion paulinienne de « sola fide » (la justification par la foi seule et non par les œuvres, donc par la Loi) : celle-ci reste encore trop « judaïque » ; l’on ne se sépare que de ce à quoi l’on appartient. Or, pour Grundmann, le Christ n’a jamais appartenu à la Torah. En réalité, il n’était pas sémite, mais arien !

On le voit donc, il existe un lien direct entre l’antinomianisme et l’antisémitisme, qui en constitue le stade ultime. Or, au-delà des polémiques d’ordre théologique, nul ne saurait nier que le Christianisme s’instaura en transgressant la Loi : abolition de la circoncision, violation du Sabbat (cf. Mat 8,10 « le fils de l’homme est maître du Sabbat »), parmi tant d’autres exemples. Alors, légalisme bigot ? « Pharisaïsme » ? La Torah est, en effet, contraignante : c’est un joug, « ol » ; on demande au candidat à la conversion de prendre sur ses épaules « ol Torah », le joug de la Torah. Asservissement ? Esclavage ? Non ! Exactement le contraire : « Celui qui accepte le joug de la Torah, dit Abot III, 6, est déchargé du joug du roi et du joug de la voie de la terre ». La Torah, c’est tout simplement la liberté des enfants de Dieu enfin sortis d’Égypte, symbole du mal et de la servitude.

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

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