La Trinité chrétienne à la lumière de l'égyptologie

Ecrit par Jean-François Vincent le 27 août 2010. dans La une, Religions

La Trinité chrétienne à la lumière de l'égyptologie

Rien n’est plus inextricable que la théologie trinitaire….Et plus incompréhensible tant pour les non-chrétiens que pour les chrétiens eux-mêmes !

Le Coran (s 5,72), implacable, décrète : « quiconque donne des associés à Dieu, oui, Dieu lui interdit le paradis ; et son refuge est dans le feu ». La fameuse équation 1 = 3 écartèle l’esprit humain et menace le monothéisme : soit, en effet, on privilégie le 1 et l’on tombe dans l’essentialisme (cf .la célèbre « définition » de Dieu selon saint Thomas d’Aquin, actus purus essendi, L’Etre en acte) les personnes devenant évanescentes ; soit on privilégie le 3 et l’on tombe dans le trithéisme (péché « mignon » des pères grecs et, d’une manière générale, de l’Eglise d’orient dont j’ai l’honneur de faire partie).

Mieux vaut donc partir de la formule trinitaire, telle qu’évoquée pour la première fois par saint Athanase d’Alexandrie au premier concile œcuménique (Nicée, 325) : « mia phusis, treis hypostaseis » : une nature, trois hypostases. Tout dépend, ou plutôt, l’intégrité du monothéisme dépend de ce que l’on entend par « hypostase ». A cet égard, un élément passe souvent inaperçu : Athanase était égyptien, issu certes d’une famille modeste, mais instruit aux meilleures sources de la culture alexandrine de l’époque. Ni les cultes égyptiens traditionnels ni leur langue ne lui étaient inconnus. « Hypostase » aurait-il un équivalent en ancien égyptien qui permettrait de résoudre l’énigme trinitaire ? C’est ce que nous verrons à l’issue d’une étude philologique qui, bien sûr, doit commencer par le grec.

 

Upostasis, linguistiquement parlant, est le contraire d’ upothesis : dans un cas, l’hypothèse, on pose quelque chose en bas ou au fond ; dans l’autre, l’hypostase, quelque chose est déjà là, servant de fondation, de fondement, de socle à autre chose. Dans la littérature grecque, et même dans les LXX, anupostatos signifie simplement infondé.

En médecine, en particulier chez Hippocrate, upostasis désigne un sédiment, notamment urinaire.

 

Mais c’est évidemment l’usage philosophique du mot qui a déterminé son emploi en théologie. Les stoïciens opposent upostasis , ce qui s’ancre dans la réalité tangible, à epinoia, ce qui n’est encore qu’une idée dans l’esprit de celui qui la conçoit . Toutefois ce furent les péripatéticiens qui firent la fortune du terme et assurèrent sa postérité. Aristote distingue l’ousia prote, le sujet porteur de la nature, de l’ousia deutera, la substance dont il est fait, donc sa nature. Les théologiens identifièrent sans peine phusis et ousia deutera, et, après quelques hésitations, upostasis aux deux « substances » aristotéliciennes. Voici ce qu’en dit saint Jean Damascène au VIIIème siècle : « le mot upostasis a deux sens, tantôt il désigne l’essence, tantôt il indique ce qui existe par soi-même, c’est-à-dire l’individu, par exemple Pierre ou Paul ».

Malheureusement une majorité de Père grecs avaient dors et déjà préféré assimiler upostasis au seul ousia prote, autrement dit à l’individu. Saint Grégoire de Nysse, qui se méfiait que tout cela n’aboutît au trithéisme, écrivit un petit traité intitulé « pourquoi il n’y a pas trois dieux ». Son argumentation déroute : « de même que c’est à tort que l’on parle d’hommes au pluriel, alors qu’il n’existe qu’une seule nature humaine, de même il est faux de parler de plusieurs dieux, puisqu’il n’existe qu’une seule nature (phusis) divine ». L’analogie est donc posée entre l’individu humain et « l’individu » divin. Le grand historien des idées, Heinrich Dörrie, dit avec raison à ce sujet : « telle fut la solution des péripatéticiens de l’époque impériale au problème crucial de l’Un et du Multiple : l’étant est Un selon le nom ; mais il se réalise dans la pluralité des choses individuelles ». Dans cette perspective, la nature ou l’essence s’apparente à un simple label, la véritable réalité étant ceux qui le portent. L’évêque de Nysse, et à sa suite, beaucoup d’autres pères ira plus loin dans le trithéisme en identifiant upostasis et prosopon. Prosopon, c’est le visage, ce que l’on voit d’abord chez quelqu’un ; c’est la vision face à face  « prosopon pros prosopon » dont parle saint Paul (1Cor 13,12). La traduction latine, persona, rend mal le caractère à la fois visuel et intime du vocable. Grégoire donc dira tranquillement : « Pierre, Paul et Barnabas, nous ne les désignons pas comme trois ousiai, ils n’en ont qu’une, de même que n’ont qu’une ousia le Père, le Fils et le Saint Esprit. Nous croyons en un seul Dieu, même si nous confessons trois prosopa ». La messe est dite, « une nature, trois « visages » individuels », trithéisme caractérisé que confirme l’articulation de la phrase en opposition,  « même si ».

 

Pourtant, est-ce vraiment ce que voulait dire Athanase ? Revenons en Egypte et examinons la doctrine d’un autre égyptien, philosophe païen du IIIème siècle, que, bien sûr, Athanase avait lu, et qui révolutionna la notion d’hypostase : Plotin. Pour Plotin, l’hypostase n’est qu’une étape du déploiement d’une réalité unique qui est une réalité divine. L’Un, première hypostase s’actualise en Nous, ou Intellect, véritable Mens Dei, où demeurent les idées de tout ce qui va venir à l’existence (un peu comme le kosmos noeton de Platon) ; L’Intellect, donnant naissance à partir de lui-même à la troisième hypostase, l’âme du monde, Anima Mundi, qui contient et sèment, dans la matière, les âmes individuelles. Le schéma plotinien est à la fois moniste et panthéiste : il n’existe qu’une seule substance divine à partir de laquelle tout apparaît. Il n’y a aucune opposition  entre les hypostases : l’hypostase supérieure recèle en elle-même le germes (dunamei) de l’hypostase inférieure. En ce sens, l’Un est le Nous en puissance et le Nous est L’Un en acte, in actu, energai.  L’inférieur est l’aboutissement et l’accomplissement du supérieur : les deux ou plutôt les trois ne font qu’un. Deux mots résument la conception plotinienne de l’hypostase : menein et aporroia. Menein, c’est le repos, la demeure d’une hypostase en elle-même ; aporroia, c’est l’émanation, la procession, la « projection » de l’hypostase supérieure vers l’inférieure. L’aporroia ne contredit pas le menein : elle en est le couronnement. Le Dieu de Plotin se communique sans se diminuer . L’Un se confond avec le multiple ; et pour s’en tenir aux hypostases, 1 = 3. On voit l’intérêt qu’un tel système pourrait avoir en théologie trinitaire ; en donnant, bien sûr, pour terme à la procession  la troisième hypostase, le Saint Esprit, afin de préserver la transcendance divine. Mais d’où Plotin tirait-il ses idées ? Sans doute à la source commune qui a inspiré les deux penseurs, lui le philosophe, et Athanase, l’évêque : un élément essentiel de la religion de l’Egypte ancienne, la notion de Ba.

 

Le Ba, souvent traduit, à tort, par « âme », désigne la puissance de manifestation d’un dieu ou d’un être humain, ayant après sa mort (car, en Egypte, les dieux meurent aussi !) quitté la terre pour l’Au-delà céleste ou souterrain. Le dieu « habite » une statue, en l’animant par son Ba, voire un animal (le taureau Apis est un Ba de Ptah) ; mais le dieu peut amener à l’existence, pour ainsi dire, « créer » un autre dieu qui devient ainsi son Ba. Ainsi Horus, fils d’Osiris, est également, le Ba de Re, c’est-à-dire Re lorsqu’il se manifeste sous la forme de Re Harachte ou Horus de l’horizon, le soleil levant. Le Ba bouleverse ainsi notre conception occidentale de l’identité. Pour nous l’identité est exclusive : il est impossible à un homme ou à un dieu, sauf usurpation, tricherie ou magie, d’être plusieurs personnes à la fois. En Egypte, l’identité est inclusive : Je peux être pleinement un autre, tout en restant le même.

Un texte égyptien dit : « plus un dieu est grand, plus il a de Bas », c’est-à-dire plus il a de manifestations diverses et variées. Remplaçons maintenant un instant upostaseis pas Bas dans la formule d’Athanase, qu’obtenons-nous ? « Une nature, trois Bas ». Une nature, donc un seul Dieu, mais un Dieu qui a trois manifestations : Père, Fils et Saint Esprit. Ici nul danger pour le monothéisme, 1 = 3. Peut-être le problème d’Athanase fut-il d’avoir voulu acculturer dans une langue qui n’était pas la sienne un concept tiré de la philosophie grecque.

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (4)

  • Virginie Holtzer

    Virginie Holtzer

    01 octobre 2010 à 17:28 |
    La Trinité se retrouve en effet "si souvent" que je ne peux m'empêcher de me demander s'il n'y a pas là une énigme (une autre encore, veux-je dire) que nous n'aurions pas encore percée / perçue...

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  • Jean Le Mosellan

    Jean Le Mosellan

    28 août 2010 à 19:40 |
    Cher Jean-François votre point de vue est toujours passionnant. Mais je me permettrai d’ajouter que l’Egypte ancienne n’avait pas l’exclusivité des apparences multiples d’une seule divinité. Ainsi l’Inde faisait et fait toujours pareil avec Vishnou par exemple,qui peut prendre l’aspect d’un poisson,d’une tortue,d’un nain ou de Bouddha lui-même,sans cesser d’être Vishnou.
    Bien plus Vishnou fait partie avec Brahma et Shiva de la Trimouti ou Trinité indienne,parfois représentée trois têtes sur un seul corps.
    Quant à la perception de notre Trinité par le Coran,elle a été je pense cataloguée par Jean Damascène comme hérétique,puis qu’il s’agit du Père,du Fils et de Marie.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    28 août 2010 à 14:15 |
    "Essence" est un concept déjà trop occidental, trop philosophique pour rendre compte de la ductilité du Ba. Le Ba est une puissance active, une puissance de vie : le Ba du roi décédé accompagne le soleil tout au long son périple nocturne dans le séjour des morts pour "animer" ou "réanimer" sa momie.

    Ici le Ba représente pharaon lui-même; mais le ba est protéiforme. Un dieu peut, par son Ba, prendre un nom et un aspect complètement autre, sans cesser d'être lui-même. Ainsi l'oiseau mythique, le phoenix, "bennu" en ancien égyptien, est-il, dans la théologie héliopolitaine, le Ba de Re, c'est-à-dire Re en tant qu'il se manifeste sous la forme de cet animal, qui symbolise la première apparition du soleil au-dessus du tertre originel (la pyramide!) émergeant des eaux de l'océan primordial, Nun.

    Akhénaton réagira contre cette notion de Ba en circonscrivant le culte au seul Aton, "Jati" en ancien égyptien, c'est-à-dire le disque solaire. Ce faisant, il a réifié, chosifié le dieu-soleil; car, bien sûr, ce qu'on adorait dans la religion traditionnelle, ce n'est pas le disque lui-même, mais ce qu'il y a à l'intérieur du disque : la vie inépuisable - Ankh - la vie naissante, mourante et perpétuellement régénérée dans la mort.

    Il faut lire, à ce sujet, le livre du grand historien des religions et égyptologue, W.B.Kristensen, "Het leven uit de dood", malheureusement non traduit en français; mais il existe une traduction anglaise,"Life out of death". Je me ferai un plaisir de vous en offrir un exemplaire, si vous le désirez.

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  • Jean Le Mosellan

    Jean Le Mosellan

    27 août 2010 à 22:16 |
    L'Egypte aurait pu avoir une tradition monothéiste beaucoup plus ancienne. Le Ba ne date-t-il pas déjà d'avant Akhénaton,premier et seul pharaon monothéiste? Ba signifiant plutôt essence que âme. Quelle simplicité soudaine d'un Dieu en trois essences! Belle trouvaille en effet.

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