Les fêtes judéo-chrétiennes du solstice d’hiver

Ecrit par Jean-François Vincent le 20 décembre 2014. dans La une, Religions

Les fêtes judéo-chrétiennes du solstice d’hiver

Le solstice de décembre (dans l’hémisphère nord s’entend), depuis des temps immémoriaux, est un instant crucial : les ténèbres recouvrent la terre, la nuit avale le jour, qui ne cesse de décroître… ce mouvement de mort, de déclin, va-t-il s’inverser pour qu’enfin la vie, la nature renaissent ? Dans l’antiquité classique, le vecteur de cette vie n’était autre que le soleil, sol dominus orbis, kosmocrator, maître du globe terrestre, de l’univers (cosmos) tout entier. Sa défaite ? sa décroissance ? Une simple apparence ! Invaincu, invictus, il donne chaque année la preuve de son invincibilité.

S’appuyant sur Isaïe 9,1 « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière ; et sur les habitants du pays de l’ombre, une lumière a resplendi », les chrétiens eurent tôt fait de s’approprier le symbole : le Christ, vainqueur de la mort, se lève ou plutôt se re-lève (sens littéral du mot ana-stasis, résurrection) comme Hélios. Quoi de plus naturel que de le faire naître comme ce dernier au solstice ? « Ta naissance, ô Christ notre Dieu, a fait resplendir dans le monde la lumière de l’intelligence. Ceux qui servaient les astres sont instruits par un astre de t’adorer Soleil de justice, et de te contempler, Orient venant des hauteurs : Seigneur, gloire à toi ! » chante l’Église orthodoxe à Noël. C’est, en effet, une étoile qui guide les rois mages vers la crèche de la Nativité.

Au-delà même du soleil, le Sauveur s’identifie à la lumière, « vraie lumière qui illumine tous les hommes » (Jn 1,9). Une chapelle en Italie, le « tempietto longobardo », le petit temple lombard, de Cividale (cf. photo infra) montre cette scène extraordinaire : deux rangées de saints et de saintes adorant une fenêtre vide, tournée à l’est d’où percent les premiers rayons du matin. Nulle métaphore ici : Jésus EST la vera lux, « lumen aeternum, in quo non differt essentia luminis et ipse actus lucendi » dit saint Bonaventure, lumière éternelle dans laquelle se confondent l’essence lumineuse et l’acte même de luire.

On aurait tort de croire que ce paganisme résiduel se limite au Christianisme ; dans le Judaïsme aussi on fête le solstice d’hiver.

Tout le monde connaît l’histoire de la réhabilitation du Temple de Jérusalem par Judas Maccabée, le 25ème jour du mois de Kislev, en 164 avant notre ère, date anniversaire de sa profanation. On sait aussi que cette fête se nomme « fête des lumières » : pendant huit jours, on allume chacune des huit branches de la menorah, en souvenir du miracle de l’huile, dont très peu avait pu être sauvée de la profanation d’Antiochos IV, et qui malgré tout avait continué à bruler pendant huit jours après le reconsécration du Temple, alors que normalement, vu la faible quantité, la lampe aurait dû s’éteindre au bout d’une journée.

Les Syriens, en effet, n’avaient pas choisi par hasard le moment où installer une idole de Zeus Olympos sur l’autel du Saint des Saints. Il s’agissait, selon 1 Macc 1, 54-59, d’une fête du solstice d’hiver, vraisemblablement également célébrée par les Hébreux eux-mêmes, ce que leur reproche amèrement le prophète Jérémie (Jer 11, 13) : « ne voyez-vous pas ce qu’ils font dans les cités de Judée et dans les rues de Jérusalem ? Ils ramassent le bois et les pères allument le feu, et les femmes préparent la pâte pour faire des gâteaux en l’honneur de la Reine du Ciel ».

La Bible fournit une vision contrastée du culte hébraïque. Le code sacerdotal (deutéronomique) a tenté d’effacer toute trace de l’héliolâtrie, à peine dissimulée, qui a longtemps présidé aux célébrations. Selon le très érudit rav Morgenstern, ce qui allait être ultérieurement Hanoukka faisait écho au Nouvel An, qui, dans l’ancien calendrier, avait lieu au premier jour du septième mois et coïncidait avec Yom Kippour. La reconstitution qu’il en donne à partir des Livres des Rois et des Chroniques (cf. la bibliographie ci-jointe) brosse un tableau grandiose de l’ouverture de porte Est du Temple, ou porte de la repentance, à travers laquelle dardaient les rayons du levant, jusqu’au débir, l’espace sacré entre tous, où – horresco referens – se trouvait le trône d’or de Hashem, qui, descendant de son séjour céleste, y prenait place, dans le resplendissement de sa gloire (Kabod Yahweh), pour décider du sort des uns et des autres dans le cours de l’année débutante. Hashem n’étant alors que judéification de Baal Shamem, la déité solaire de Tyr, censée mourir à équinoxe d’automne pour renaître au solstice d’hiver et rayonner à nouveau, une fois régénérée, à l’équinoxe de printemps.

Les auteurs du Lévitique et du Deutéronome, choqués par ce paganisme résiduel, établirent la miskan Yahweh, la résidence permanente de Dieu dans le sanctuaire, plus exactement dans l’Arche d’Alliance, depuis laquelle, en particulier dans le Livre de Samuel (Sam1,3), Dieu parle directement à celui-ci. Mais sans doute auparavant et indépendamment de la réhabilitation effectuée par Judas Macchabée, une cérémonie comparable à celle du Nouvel An devait se tenir en hiver, avec l’ouverture de la porte Est et l’illumination par l’astre du jour du trône divin.

La contemplation pour l’éternité de cette lumière divine est l’espérance commune aux deux religions. Toutes deux imaginent une Jérusalem céleste, celle qui pour le Talmud descendra sur terre aux temps messianiques, celle dont parle l’Apocalypse de saint Jean (Ap 22,5) : « de nuit il n’y aura plus. On n’aura donc plus besoin ni de la lumière d’une lampe, ni de celle du soleil, car le Seigneur Dieu répandra sur eux sa lumière. Et ils régneront éternellement ». Plus donc d’hiver ! Plus de ténèbres ! Plus de mort et de renaissance de la clarté : celle-ci sera permanente et inextinguible ! Phos avesperos, chante l’hymnographie orthodoxe, Lumière sans déclin.

 

 

Bibliographie du rav Julian Morgenstern :

« The Chanukkah festival and the Calendar of Ancient Israel », Hebrew Union College Annual XX (1947), 1-136

« The Gates of Righteousness », Hebrew Union College Annual VI (1929), 1-37

« The fire upon the altar », Brill, Leiden 1963

 

Le « tempietto longobardo » de Cividale

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (2)

  • Martine L

    Martine L

    20 décembre 2014 à 19:32 |
    Sans aucun doute, il y a un lien considérable entre les religions au sens large et le solstice d'hiver ( tout aussi présent, le lien avec l'autre solstice, celui d'été). Vous en avez recensé deux - les religions chrétienne et juive, mais il y a encore les mythologies germanique, notamment, et cette Sainte Lucie propre au monde scandinave, ses bougies, ses jeunes filles. L'hiver - saison difficile et angoissante, " travaille" forcément les spiritualités. Même, les mécréants, sont sensibles au contre poids, au bouclier conjurateur du noir et de la peur, avec nos illuminations des fêtes.

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      21 décembre 2014 à 01:53 |
      Vous avez entièrement raison. Les cultes païens de la lumière (ou ce qu'il en reste aujourd'hui) étaient certainement plus francs et décomplexés que le judéo-christianisme, qui tenta d'"acculturer" - avec plus ou moins de bonheur - un élément fondamentalement allogène à sa propre doctrine. J'ai précisément adopté un angle sinon hérétique, du moins hétérodoxe pour présenter ces fêtes apparemment si connues nouveau sous un jour insolite : leur lien profond avec le paganisme solaire.

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