L'idole d'un crépuscule

Ecrit par Léon-Marc Levy le 06 juin 2011. dans Philosophie, La une, Psychologie

L'idole d'un crépuscule

Le rejet de Freud et de son oeuvre, comme la grippe, revient par saisons, obstiné, agaçant mais jamais bien grave : même souche virale et mêmes symptômes. Il n’est pas même utile de soigner, ça passe tout seul après quelques semaines de légère fièvre. Le dernier épisode en date de cette pandémie chronique a un an à présent et porte le nom de Michel Onfray. Je ne pensais pas m’intéresser un jour à cet homme, spécialisé depuis des années dans la vente du « bric-à-brac philosopheux » : Kant cachait Eichmann, St Jean préfigurait Hitler. On peut raisonnablement penser aussi que Caïn annonçait Jack l’Eventreur ? Il  est loin de son coup d’essai. Son traité d’athéologie procédait des mêmes approximations oiseuses. (1)

Bien avant de lancer son pavé, Onfray était déjà sur les plateaux TV, préparant la sortie du produit. Il avait trouvé, entre autres, en Franz-Olivier Giesbert, son premier hôte. « Ah ! Qu’est-ce que vous lui mettez au vieux Freud ! Avec ce livre vous tapez en plein dans le mille ! » FOG se trompait, ce n’était pas « dans le mille » mais dans bien plus que notre Onfray entendait taper. Il visait haut en termes de négoce et, comme marchand, il s’en sort bien en général. Il vaut mieux, parce qu’en termes de « pensée »...

« Alors, qu’est-ce que vous lui reprochez à Freud ? » « Ben… il aimait l’argent, y’avait que ça qui l’intéressait. C’était un bourgeois avide de célébrité et de fric. » Ca, c’est envoyé : les premiers mots prononcés par notre brillant analyste du texte freudien (lu dit-il en 5 mois. Il a fallu 50 ans à Lacan !) pour présenter son travail sont sidérants.

Quand on s’attaque à Freud, géant de la pensée quoi qu’en dise notre « philosophe », il vaut mieux avoir autre chose à dire en premier lieu qu’une attaque aux défauts privés de l’homme. D’autant que tout le monde sait, même les plus fans des freudiens, que le vieux Sigmund était en effet inquiet de gloire et probablement de biens matériels. Il n’a cessé de l’écrire dans sa correspondance, publiée depuis des décennies, en particulier dans les lettres adressées à « sa Martha ». Et alors ? Presque tous les intellectuels du XXème siècle (et ça ne s’arrange pas au XXIème !) sont affligés de ce travers de la quête de gloire. Oui, le petit médecin viennois, issu d’une famille modeste de la petite bourgeoisie juive, rêve de reconnaissance sociale. Ca ne le rend ni original ni sympathique, mais quel est le rapport avec l’importance de son œuvre ?

Et Onfray ? En voilà un assoiffé de notoriété et d’argent ! Depuis des années, il court les plateaux télé, ondes de radios, magazines, journaux, têtes de gondoles des FNAC, il est difficile de lui échapper. La « philo de service » à tous les rayons. On ne hait jamais tant chez les autres que ce qu’on a repéré en soi, pas besoin de … Freud pour savoir ça.

Et puis, quand même, sur la pensée, la découverte de l’inconscient, la psychanalyse, les millions de gens qui souffrent et qu’on soigne de façon radicalement différente depuis Freud, la refonte de la psychiatrie, la rupture révolutionnaire dans la conception même de la folie, de  la psychopathologie, qu’est-ce que vous avez à dire M. Onfray ? Alors on y va. Au bouquin je veux dire, et il faut se le faire : long, fastidieux, sans référence, et surtout répétant à l’envi des lieux-communs éculés. C’est là le plus désolant. Onfray n’a rien à dire de nouveau qu’une redite de l’antifreudisme ordinaire :

- A commencer par L’accusation de pansexualisme (quelle antienne au XXIème siècle !) : Freud ramène tout à la sexualité. C’est ainsi que les thèses freudiennes ont été accueillies en France à partir de 1908 (2). Bravo M. Onfray, vous renouvelez la pensée. Aussi bien le milieu médical que les cercles philosophiques organisèrent la résistance aux travaux viennois sur cette « accusation » : ce viennois ne parle que de cul. Eh bien…oui. Enfin en partie. Ses deux topiques fondatrices sont en effet imprégnées de cette irruption majeure de la sexualité dans la psyché. Et, jusqu’à nouvel ordre, tous les thérapeutes, y compris non freudiens, ont bien dû s’y faire : les pulsions sexuelles sont un terreau fondamental de la psychologie. Pas le seul, mais fondamental. Et c’est Freud qui, le premier, non pas le découvre (Schopenhauer 1859 : « toute passion en effet, quelque apparence éthérée qu’elle se donne, a sa racine dans l’instinct sexuel ») (3), mais pose, de manière constitutive, qu’aucune analyse du sujet ne peut en faire l’économie. Même les jungiens, pourtant longtemps réticents sur le sujet, y sont largement ralliés. Même (et surtout) les freudo-marxistes (Reich par exemple) qui en ont même remis des couches sur le thème, jusqu’au ridicule. (M. Onfray lui-même ne se déclarait-il pas « freudo-marxiste » il y a un an ? Mais il n’est pas à une « conviction » près !)

Sur le sujet, Onfray fait mieux. Il reprend le procès en perversité sexuelle lancée contre Freud par l’extrême-droite française dès 1920, et par les nazis après 1930 : c’est parce que Freud désirait sa mère qu’il a inventé le « complexe d’Œdipe ». Grotesque. Le complexe d’Œdipe est un outil de travail incontournable pour des dizaines de milliers de professionnels de la santé mentale à travers le monde. Et M. Onfray affirme, sans rire, que c’est le problème personnel du petit Siggy !

- Freud est un pillard. Il « vole » des concepts antérieurs, à Gomperz, à Nietszche, à Hartmann. Evidemment M. Onfray ! Vous reprenez bien les âneries rituelles qui ont été déversées sur Freud depuis un siècle. Oui, Freud se nourrit de la philosophie du XIXème siècle et avant. C’est d’ailleurs ce qui a rendu ses travaux si difficiles à décrypter dans leur caractère radicalement nouveau. Quand Freud découvre l’inconscient, la fonction de la parole, le « ça », la « pulsion de mort », il découvre des continents nouveaux, inouïs, mais il le fait dans les termes de la philosophie traditionnelle, ce qui masque la radicalité de son propos. C’est là tout le travail de déblayage auquel Lacan se livrera dans son enseignement.

- Freud n’a pas inventé de thérapie : la psychanalyse ne soigne pas. D’ailleurs assène Onfray, Freud le reconnaissait à la fin de sa vie. Mais pas qu’à la fin de sa vie, toute sa vie ! Jamais Freud ne prétend « guérir » quiconque. Le concept de « guérison » est totalement absent de son œuvre. Soigner est l’objectif de la thérapie, pas guérir. Lacan disait « apprendre à faire avec le symptôme ». C’est là l’ambition de la clinique psychanalytique : permettre au sujet d’organiser une vie possible avec le symptôme. Découvrir la source du symptôme n’est pas l’éradiquer mais le « comprendre » au sens propre du terme c’est-à-dire l’inclure. Parce que la « maladie » névrotique, c’est le symptôme « non-inclus », « forclos » disait Lacan, ni dedans ni dehors mais en œuvre dans la pathologie. Rendre le symptôme lisible est la condition pour faire avec la maladie. Pas pour la guérir.

- La psychanalyse est une théorie de classe au sceau de la bourgeoisie. D’ailleurs, écrit MO sans rire (il ne rit jamais cet homme, c’est étonnant pour quelqu’un qui se veut le chantre d’une nouvelle religion hédoniste !), Freud et son cercle ne soignaient que des riches qui payaient 450 euros la séance pour certains ! Bien sûr, Freud n’avait rien d’un militant prolétarien. C’est un bon bourgeois autrichien qui soigne de bons et bonnes bourgeoises. La question n’est évidemment pas là. La percée freudienne dans la lecture du psychisme va permettre une avancée sans précédent de toutes les formes de psychothérapie (prise en charge de la folie, compréhension de la psycho-somatique, traitement de l’hystérie et des névroses, de la dépression). Avancée qui, bien sûr, aura très vite un caractère universel et qui, par conséquent profitera à tous, même aux « névrosés prolétariens ». Parce que ça existe M. Onfray, des névrosés prolétariens. Il n’y avait que L’URSS de Staline pour oser dire qu’« il n’y avait pas de fous au paradis des prolétaires » !

- La psychanalyse n’est pas une science. On l’aura entendue celle-là ! Non M. Onfray, ce n’est en effet pas une science à proprement parler. Ses concepts fondateurs ont un caractère scientifique et universel mais la technique clinique n’est pas une science exacte (mais quelle clinique peut prétendre l’être ?). C’est une méthode d’approche thérapeutique, hésitante, parfois erronée. Juste un constat de bon sens : même les plus "organicistes" et "pharmacologistes" des psys ne peuvent se passer des techniques psychanalytiques, au moins comme complément nécessaire de toute autre thérapie. Tous les CHP de France et du monde (au moins occidental mais je sais que c'est au delà) utilisent la psychanalyse comme une ressource nécessaire.

Ecoutez plutôt ce que Freud lui-même disait sur le sujet : « Je ne cesse d'envier les physiciens et les mathématiciens qui sont sûrs de leur fait. Moi, je plane, pour ainsi dire, dans les airs. Les faits psychiques semblent non mesurables et le demeureront probablement toujours. » (4)

Parlant de Freud, Lacan disait souvent « petit médecin viennois ».  Je crois que ce que certains ont pris à l’époque pour un « trait d’esprit » était sérieux ! Freud l’homme n’est qu’un petit médecin viennois, bourré de symptômes de petit-bourgeois, travaillé par sa judéité, sa sexualité, son ego. Enfin comme tout le monde quoi. C’est son apport radical qui compte, pas lui. La haine de Freud est comme son adulation, ridicule.

Onfray, par son absence de souci de la vérité, par défaut de sources et par globalisations infondées, invente un mode de discours inquiétant pour l’avenir : la pensée-injure, qui substitue l’exigence de « Buzz » à celle de l’analyse rigoureuse. C’est une technique de « lapidation ».

Il appelle son livre « Crépuscule d’une idole ». Lui serait plutôt l’idole d’un crépuscule … de la pensée.


(1) Matthieu Baumier « L’anti-traité d’athéologie », le système Onfray mis à nu (2005. Presses de la Renaissance)

(2) Elisabeth Roudinesco « Histoire de la psychanalyse en France » (Poche)

(3) Schopenhauer « Métaphysique de l’amour sexuel » (1001 nuits)

(4) Albert Plé « Freud et la morale » (1969)


Léon-Marc Levy


A propos de l'auteur

Léon-Marc Levy

Léon-Marc Levy

 

Modérateur

Professeur agrégé de Lettres Modernes

Maîtrise de philosophie

Directeur du magazine "La Cause Littéraire"

Rédacteur en Chef du "920-Revue.fr"

Animateur de "Thème et Texte"

 

Commentaires (24)

  • Lévy Maurice

    Lévy Maurice

    26 juin 2011 à 15:53 |
    Moi je me permets de remercier Onfray, car il sans le vouloir, déclenché une série de réponses, d'abord l'article super pédago de Léon-Marc et, à sa suite, les excellentes remarques des intervenants.
    Et moi, qui ne connais rien au sujet, je vais dormir un peu moins idiot.
    Merci mille fois !

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  • Jean Le Mosellan

    Jean Le Mosellan

    10 juin 2011 à 10:19 |
    Onfray serait-il plutôt un gourou qu’un philosophe ? Cela semble se confirmer avec les réactions épidermiques de ses disciples,qui n’en ont rien à cirer de ses propres références à Nietzsche par exemple qu’on peut qualifier de personnage conceptuel du nihilisme,si on comprend tant soit peu Deleuze. Nietzsche a écrit le Crépuscule des Idoles. Onfray le Crépuscule d’une idole,en se plaçant sans doute subconsciemment au niveau de Nietzsche. Ce faisant il emprunte un chemin tout à fait freudien,qu’il nie. L’incohérence saute aux yeux. L’incohérence c’est la pire des choses qui puissent arriver à un philosophe. Pas à un gourou.

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  • Claire R.

    Claire R.

    08 juin 2011 à 01:13 |
    Penser l'impensable, nommer l'innommable, voilà le privilège de quelques hommes exceptionnels comme Galilée ou Darwin, Marx, Einstein et Freud. Cette révolution accomplie, il est facile de leur reprocher quelques détails de vie et, bien sûr, l'inévitable "datage" de leur oeuvre. Mais un petit bourgeois viennois bien rangé, comme vous le rappelez justement LML, n'en a que plus de mérite d'avoir osé penser et nommer la sexualité et son refoulement. Il y a encore des anti-Darwin ; pourquoi pas des anti-Galilée, puisqu'on voit bien que c'est le soleil qui tourne autour de la terre ? L'entreprise de M. Onfray serait bien sotte si elle n'était si évidemment (et si Avidement) intéressée.
    Merci LM.

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  • Jean Le Mosellan

    Jean Le Mosellan

    07 juin 2011 à 20:06 |
    L’opinion d’Onfray sur la psychanalyse a beaucoup varié depuis son Traité d’Athéologie,que j’ai lu très attentivement. Ainsi pour les fondements de l’athéologie il met la psychanalyse sur la même ligne que la psychologie,la métaphysique,l’archéologie,la paléographie,l’histoire,la mythologie,l’herméneutique et la philosophie. Il a passé sous silence,vous l’avez remarqué, la logorrhée. Ce refoulement a gravement nui dans sa compréhension du personnage conceptuel de Deleuze, abondamment cité et confondu avec les stéréotypes et l’archétype de Platon.

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  • alain jugnon

    alain jugnon

    07 juin 2011 à 16:21 |
    Les philosophes depuis Deleuze et Guattari veulent en finir avec la "philosophie" de la psychanalyse : Onfray fait cela très bien et d'une autre manière que l'"Anti-Oedipe". La psychanalyse comme le catholicisme fonctionnenent à l'universel et à l'unique, comme toutes les métaphysiques du faux et du néant.

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    • Yossi Malka

      Yossi Malka

      07 juin 2011 à 16:59 |
      Métaphysique du faux ne veut rien dire , car le faux n'est pas une première cause de quelque chose , le faux découle du non faux , il n'est pas un principe premier . Celle du néant, non plus ,car le néant n'est ni « matérialisé » ni « non matérialisé »
      Comment donc une « métaphysique du faux et du néant » aurait un sens .

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  • Christine Mercandier

    Christine Mercandier

    07 juin 2011 à 16:12 |
    Si comme Onfray le prétend (à la suite de Nietzsche, paraît-il), tout système de pensée d’un philosophe est une autobiographie déguisée, cela doit en bonne logique également s’appliquer à lui-même et il est dès lors permis de se demander ce que cache tout ce fatras de pensée libertaire, d’hédonisme de pacotille et d’érotisme "solaire" à connotation vaguement tantrique. Quel drame familial, quels traumatismes d’enfance, le recours à ce salmigondis est-il censé cicatriser et guérir ?

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  • Fouad M

    Fouad M

    07 juin 2011 à 15:39 |
    Même poids, même mesure ! Puisque seule compte l'oeuvre et non pas son homme, qui d'entre nos "philosophes" contemporains peut se targuer d'avoir construit un édifice intellectuel solide et pertinent comparable à la psychanalyse ? Laissons donc dans leur bac à sable de la Pensée, et intéressons-nous tout de même à leurs constructions bien éphémères jusqu'à présent, par curiosité, bienveillance et émulation de l'effort psychique de compréhension.

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  • Yossi Malka

    Yossi Malka

    07 juin 2011 à 14:22 |
    Loin d'être versé dans la discipline, il est facile de constater que MO ( à qui il manque le « T » pour que son MOT puisse avoir une valeur ), MO est un tacticien, et tout tacticien déteste les stratèges .
    Freud est un Stratège:Il a vu et compris les multitudes de « pas »(mécanismes de la pensée humaine) , MO trébuche dans un terrain qui le dépasse comme le tacticien qui agit par circonstance . Il fait partie de ceux qui se « réveillent » ces derniers temps, et dont les noms doivent être mis soigneusement dans des tiroirs et leur dire: on vous écoute .

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  • Mahmed Akriche

    Mahmed Akriche

    07 juin 2011 à 13:06 |
    Je ne me rappelle plus : Onfray ou Enflé (des chevilles). J'adore ces grands "penseurs" et leurs autocongratulations quand ils "découvrent" des scandales. C'est tellement people genre TF1 ; ça ne vaudra pas même une poussière à la postérité. Merci M. LEVY d'écrire pour rappeler quelques vérités que les marchands ne peuvent entendre. On peut toujours refouler et dénier l'apport freudien, ça refera surface d'une manière ou d'une autre. Même chez Onfray, ne serait-ce que pour en faire encore une source de fric et de notoriété. Quel triste temps vivons-nous ?

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  • alain jugnon

    alain jugnon

    07 juin 2011 à 10:39 |
    Michel Onfray se préoccupe assez peu aujoud'hui de Freud et des psychanalystes, c'est un philosophe, pas une huître. Que ceux qui ne sont pas encore philosophes travaille et fasse un effort, le reste est littérature de droite pour catholiques du centre mou du réel.

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    • Christine Mercandier

      Christine Mercandier

      07 juin 2011 à 16:24 |
      Je ne sais, cher monsieur, si Onfray est un philosophe ou une huître. En tout cas ce n'est pas une perle et il a un QI d'huître (ou huître et demi dirait un de mes chers amis)

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      • alain jugnon

        alain jugnon

        08 juin 2011 à 09:18 |
        Un écrivain qui est pris pour le diable par les psychanalystes, pour l'antéchrist par les catholiques et pour un philosophe de gauche par la droite fascisante est une perle en effet, quelque chose comme le génie de la révolution française en personne.

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        • eva talineau

          eva talineau

          08 juin 2011 à 17:43 |
          les psychanalystes s'en foutent complètement, d'Onfray, et d'ailleurs ne croient pas au diable. Ils ne passent pas leur temps, non plus, à scruter l'écume médiatique. La seule raison pour laquelle je me suis, un moment, intéressée aux inepties venimeuses dont Onfray a inondé les ondes cet été, c'est que Daniel Sibony s'était donné la peine de lui répondre, sinon j'aurais zappé ce bonhomme (un courageux, celui-là, s'il s'est vraiment appuyé la lecture de ce pamphlet indigeste où Onfray fabrique une soi-disant idole, afin de pouvoir la démollir).
          La spécificité de la démarche scientifique, selon Popper, est d'expliquer le connu par l'inconnu, contrairement à la démarche du sens commun qui procède en sens inverse - Freud n'est pas une idole, pour les analystes, ni ses "théories", qui sont datées, évidemment - c'est sa démarche, le fait d'inventer une théorisation dans le mouvement de la rencontre avec les patients, de la clinique que Freud a inventée par le fait, à l'époque révolutionnaire, de s'intéresser à ce qu'ils disaient, ces gens englués dans des symptômes dont ils venaient lui faire part, qui, pour les analystes est, toujours d'actualité. Les symptômes des gens ne sont plus ceux dont se plaignaient les patients de Freud, mais n'a pas varié le fait que de symptômes invalidants, bien des gens sont prisonniers, et que cela hypothèque leur vie.
          Cette démarche où ce qui importe n'est pas d'instituer un "savoir", mais le mouvement par lequel des remaniements psychiques ont lieu, grâce auquel, éventuellement, on acquiert un savoir de ce qui, avant emprisonnait, Onfray, est totalement incapable de le concevoir,lui qui se fait de "la vérité" l'idée de quelquechose d'immuable et d'écrasant, qui vient du ciel, qu'il faut piétiner et écraser pour exister, et qui passe son temps à dénoncer comme imposteurs au regard de la vérité totalitaire dont il a le fantasme, tous ceux qui ont ramené de leurs recherches inspirées, quelques vérités fragmentaires locales, et fécondes.
          Il s'imagine peut-être que la science, ça parle tout seul, voire que ça ne parle pas, que ça ne fait que lire le langage de Dieu à travers la nature, un langage univoque fixé avant que nous ne soyions là pour questionner, que ce langage serait indépendant de la langue dans laquelle nous posons, à la nature, nos questions. Ca a été le fantasme de Newton grâce auquel il a inventé la physique classique, mais depuis, deux nouvelles révolutions en ont changé le cadre conceptuel, non pas en "dénonçant" les soi-disant "erreurs" de Newton, mais en reformulant deux nouveaux cadres conceptuels, celui de la relativité, et celui de la mécanique quantique, qui incluent celui que Newton a inventé - lequel continue a garder sa pertinence, dans un certain champ.
          Il en est de même de la pensée de Freud - elle a ouvert un champ d'expérience, a ramené de sa propre exploration quelques trouvailles, encore valides, parfois, de manière localisée. Pas plus que ceux de Newton, les écrits qu'il a laissés ne contiennent des vérités révélées et intangibles. Comme Newton, qui le premier a inventé de s'adresser au monde dans le langage des mathématiques, de le questionner dans cette langue là, et non celle du sens commun (ce en quoi il faisait un pas au-delà de Descartes et de Galilée) Freud a inventé une manière inédite de s'adresser au psychisme, d'entrer en conversation avec lui, de quitter l'évidence du sens commun de la psychologie ordinaire, celle "spontanée" qui suppose, sans plus se questionner, que l'autre est comme nous et qu'on peut le comprendre sans en passer par une pensée abstraite.

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          • Jean-François Vincent

            Jean-François Vincent

            08 juin 2011 à 18:57 |
            Superbe présentation de la psychanalyse.Bravo!

            Répondre

        • Jean Le Mosellan

          Jean Le Mosellan

          08 juin 2011 à 14:30 |
          Que faisait Michel Onfray,avant les élections présidentielles, place Beauvau,siège comme chacun sait du Ministère de l’Intérieur? Il offrait l’Antéchrist de Nietzsche à Nicolas Sarkozy,alors ministre de l’Intérieur dans le vent,en course devant tout le monde pour la conquête de l’Elysée. Entretien organisé à tout hasard par Philosophie Magazine. Sarko a parlé de Sénèque Onfray du Socrate de « Connais-toi toi-même » Sarko lui avoue qu’il « pourrait partir en vacances » avec lui,à cause de son style explique-t-il. Onfray fait plus qu’opiner « je ne pense qu’à ça ! ». Il y avait comme une atmosphère de cour. Si vous pensez de récréation,c’est que votre bonne foi c’est du béton.

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          • alain jugnon

            alain jugnon

            08 juin 2011 à 15:07 |
            Et Sarkozy avait offert "L'imposture" de Bernanos à Benoît 16 au Latran en décembre 2007, donc Sarko et B16 sont antisémites et maurassiens sur le retour.

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    • Danielle Alloix

      Danielle Alloix

      07 juin 2011 à 16:22 |
      oh là là ! monsieur Jugnon! faut faire quelque chose ; j'hésite : l'eau froide ou l'huile bouillante ? Ou bien carrément, entamer une vraie thérapie ? De toutes façons, il faut décider et agir !!

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  • Hlima tounsiya

    Hlima tounsiya

    07 juin 2011 à 08:23 |
    Déboulonner la statue que M Onfray s'érige avec une belle auto-satisfaction et pas mal de mauvaise foi : à la recherche des indignés ?
    Merci pour cet article, clair, non passionné.

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  • Marianne Ker

    Marianne Ker

    07 juin 2011 à 01:01 |
    Merci pour cette explication de texte ! Michel Onfray pratique sûrement la lecture rapide puisqu'il peut ingurgiter si rapidement toute l'œuvre et la correspondance de Freud. Sa pensée relève probablement de la même méthode. Mais Œdipe veille : un article de Marianne de la semaine dernière nous apprend que notre hédoniste solaire pense que sa mère l'a abandonné en le mettant en pension à 10 ans . J'adore !

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  • Laurent Gorse

    Laurent Gorse

    07 juin 2011 à 00:48 |
    M. Onfray s'attaque en fait à tout le monde et force est de constater que tout ce qui est négatif plait aux journalistes qui aiment bien la division! d'où sa promo actuelle... Merci de continuer à nous éclairer dans un style qui est facile à lire même pour moi qui ne suis pas très versé sur ces choses qui nous concernent tous!...

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    06 juin 2011 à 21:30 |
    "Accusation de pansexualisme", quelle aubaine ç'eut été l'apôtre de la chair, pour l'ayatollah du sexe qu'est Onfray! Seulement voilà, la place était déjà prise. Alors faute d'être Freud, Onfray se fit anti-Freud. Définition négative de soi-même qui témoigne de l’indigence d’une pseudo-pensée.

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  • hattab

    hattab

    06 juin 2011 à 20:00 |
    comment faire pour que cette magistrale remise en cause des impostures d'Onfray ne soit pas davantage diffusée. Michel Onfray a accès aux médias amateurs de ces scandaleux "dévoilements".
    Qui voudra, saura, pourra le faire taire !
    Ange

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    • eva talineau

      eva talineau

      07 juin 2011 à 12:23 |
      cet été, une pétition avait circulée sur le net pour protester contre la manière dont Onfray "arrosait" les ondes, notamment sur France Culture, sans que jamais on ne lui oppose quelqu'un capable de lui répondre vraiment. Il y avait eu beaucoup de signatures, mais l'impact a été zéro.

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