Pourquoi le Mal ? La réponse des Sages d'Israël

Ecrit par Jean-François Vincent le 24 septembre 2010. dans La une, Religions

Pourquoi le Mal ? La réponse des Sages d'Israël

Dans le Judaïsme, la Chute du troisième chapitre de la Genèse n’est pas le fons et origo de tout mal ; celui-ci s’inscrit bien plutôt dans les profondeurs de l’être humain, dans une dualité originelle, celle des deux penchants (yetzer), elle-même reflet du caractère duel de la Création. Yetzer vient du verbe yytser qui signifie former, façonner, imaginer, également planifier. Et Berechit rabba (9, 2-5) de décliner tout ce que Dieu, dans l’acte créateur, cliva en deux : «  Va-Yytser (forma) : deux formations, une pour l’homme, l’autre pour la femme. Deux formations, l’une pour l’en-bas, l’autre pour l’en-haut. Deux formations, formation en ce monde-ci et formation dans le monde à venir. Deux formations, deux penchants, le penchant au bien (yetzer ha tob) et le penchant au mal (yetzer ha ra).

Les références vétérotestamentaires au yetzer ha ra sont multiples ; citons seulement la première, celle de Gen 6,5 : « Dieu vit que la méchanceté de l’homme était grande sur la terre, et que chaque imagination (yetzer) de son cœur était continuellement mauvaise ».

Le siège du yetzer est le cœur (lebh), lieu de la pensée et des sentiments, aussi appelle-t-on également le yetzer ha ra le mauvais cœur. Mais au-delà, il existe un lien entre les penchants et la corporéité. Le corps est souvent décrit comme impur (tema) dans les Midrashim. Le Midrash Tanchouma raconte comment les âmes, préexistant dans le jardin d’Eden, refusent de s’incarner au moment de la conception d’un être humain, au point qu’un ange doit les y contraindre. Dans Bammidbar Rabba 13, Dieu prévoit les effets délétères du mauvais cœur et dit : « honte à la pâte dont boulanger se doit d’admettre qu’elle est mauvaise ». Le boulanger est, dans ce passage, Dieu lui-même, et la pâte, le corps qu’il façonné à partir de la glaise. Ici, un parallèle s’impose entre la vision rabbinique de l’âme est celle de Platon. De même que Platon distingue le nous immortel et divin de ce qu’il nomme les parties « animales » et mortelles de la psyche (thumos, l’irascibilité et epitumia, la concupiscence) ; de même, les sages d’Israël relient les penchants de l’âme au fait que celle-ci s’incarne. La différence étant que pour Platon l’âme se réincarne (la célèbre métempsychose), alors que pour les rabbins, l’âme, après la mort, attend la résurrection de son corps

Tout ceci pose un problème de théodicée : Dieu, étant responsable du mauvais penchant, est-il, par la même - et fût-ce indirectement - l’auteur du mal ? Certains textes semblent aller dans ce sens ; ainsi dans Berechit Rabba (27,4), Dieu s’écrit : « je me repens de lui avoir créé un penchant au mal ! Sans cela, il ne se serait pas rebellé contre moi ». Le traité Baba Bathra (la Dernière Porte) (16a) va même jusqu’à dire : « Satan, le yetzer ha ra et l’ange de la mort ne font qu’un ».

Toutefois, la tradition, sur ce point, n’est pas univoque : il n’y a pas eu d’ « erreur » de Dieu et le yetzer ha ra a bien une fonction spécifique. Le grand kabbaliste du XVIIIème siècle, le rav Moshe Chaïm Luzzato, définit parfaitement la mauvaise imagination dans son livre, Derech Hashem, «  la voie de Dieu » (I, 3,1) : « l’homme doit obtenir la perfection par sa libre volonté et son désir. Si c’est par la contrainte qu’il atteint la perfection, il n’en sera pas véritablement maître. Ce serait plutôt Celui qui l’a contraint qui alors en serait l’unique responsable. Il était donc nécessaire que l’homme fût pourvu d’une libre volonté pour peser le bien et le mal sans astreinte. Il a le pouvoir de choisir l’un ou l’autre en toute connaissance de cause. C’est pourquoi l’homme fut créé avec un bon cœur (yetzer ha tob) et un mauvais cœur (yetzer ha ra) ».

Plus loin, le rav Luzzato parle de la finalité du mal qui est, selon lui, de déboucher sur un bien plus grand encore, Derech Hashem (III, 2, 8) : « le dessein était donc que le bien fût à la disposition des créatures de Dieu. Son contraire fut aussi créé : le mal, de telle sorte que l’homme puisse l’éradiquer de sa propre essence et de la création, et qu’ainsi le bien s’établisse dans l’univers tout entier pour des siècles et des siècles ». Comment le mal vient-il à l’existence ? Le rav décrit le processus de son apparition, Derech Hashem (IV, 4, 2) : « le fondement de l’existence du mal, aussi bien que de son activité et de son influence, c’est le fait que Dieu cache Son unité et ne se révèle pas Lui-même avec la puissance de Son essence véritable ». La kabbale lourianique ne dit pas autre chose : pour que le monde soit, Dieu s’est comme retiré en lui-même ; cette « contraction » tsimtsum est la condition de possibilité de la liberté, mais aussi du mal.

Mais, au fait, le mauvais cœur est-il vraiment mauvais ? Dans Berechit Rabba (9,7), Rabbi Nahman, commentant Gen1,31 (« Il vit que cela était bon ») s’exclame : « le penchant au mal est une si bonne chose ! En vérité, sans penchant au mal, aucun homme n’eût construit de maison, pris femme, enfanté, ni n’eût pratiqué le commerce ». le yeter ha ra, en vérité, est donc une instance neutre, pouvant servir au bien comme au mal suivant qu’elle se conforme ou non à la Thorah (représentée dans l’âme par le yetzer ha tob, le « bon » cœur)  ; un peu comme dans le Phèdre, Platon dépeint l’appétit irascible et l’appétit concupiscible comme les chevaux d’un aurige conduit par la fine pointe intellective de la psyche, le nous : l’attelage peut sombrer vers la terre, si les chevaux s’emballent, emportés par leur propre désir, ou bien demeurer dans le ciel, si le conducteur parvient à les maîtriser et à les maintenir sur le droit chemin.

La postérité de cette doctrine rabbinique fut considérable dans la pensée juive laïque. Freud, dans sa deuxième topique, reprend, en la modifiant, la notion de yetzer.

Qu’est-ce, en effet, que le « Es », le ça, si ce n’est, là aussi, une instance neutre, capable du meilleur comme du pire, suivant qu’elle est ou non contrôlée par l’ « Über Ich », le surmoi, la loi intériorisée par le sujet ?

Le yetzer ha ra se retrouve jusque dans la poésie de Heinrich Heine, comme en témoignent les vers suivants :

Ich glaub nicht an den Bönen

An Höll und Höllenschmerz,

Ich glaub nur an dein Auge

Und an dein böses Herz.

 

“Dein böses Herz” : ton mauvais coeur!

 

Ne lisant pas directement l’hébreu, je me dois de livrer mes sources, voici donc une

 

Bibliographie :

 

Berechit Rabba, traduction française, Verdier, Paris, 1987

Rav Moshe Chaïm Luzzato, Derech Hashem, traduction anglaise, The Way of God, Felhem Publishers, Jerusalem, 1997

N.P. Williams, The ideas of the fall and of original sin, Longmans, London 1927

F.Weber, System der altsynagogalen palästinischen Theologie aus Targum, Midrasch und Talmud dargestellt, Dörffling & Franke, Leipzig, 1880

A propos de l'auteur

Jean-François Vincent

Jean-François Vincent

Directeur de publication

Membre du Comité de Rédaction et rédacteur

Traducteur au Conseil de l'Europe

Ancien professeur certifié d'anglais

Ancien diacre à la cathédrale russe saint-Alexandre Nevski de Paris

Maîtrise d’anglais

Licence de philosophie

Licence de droit

Diplômé de l’institut de théologie orthodoxe Saint-Serge

Commentaires (17)

  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    01 octobre 2010 à 18:02 |
    sans son antithèse. Pardon! J'ai cliqué trop vite! Mais si le coeur vous en dit, je serai heureux de poursuivre cette conversation par email directs : badgastein2000@yahoo.com

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  • Virginie Holtzer

    Virginie Holtzer

    01 octobre 2010 à 16:33 |
    Si –admettons, posons l'hypothèse – le Mal était totalement supprimé, jusqu'à la dernière goutte… et qu'il ne subsiste au monde que le Bien – ne serait-ce pas là une définition parfaite du Mal ?
    Pour toute force il doit, semble-t-il, exister son contraire... Et c'est de cela, ce "frottement permanent", que naît le mystère; l'étincelle sacrée de la Vie. "Animer" peut-il se concevoir sans le combat intérieur ?

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      01 octobre 2010 à 17:59 |
      Chère Virginie,
      Vous posez là une question majeure : peut-il y avoir un bien sans mal? Une chose, en effet, ne se définit que par son contraire. Un évêque du XIVème, Nicolas de Cuse, dira même que Dieu est au-delà de tous les opposés, donc, d'une certaine manière, au-delà du bien et du mal (sic!).
      De façon générale, les religions tant monothéistes que dualistes, posent une disparition ultime du mal. Ce qui, bien sûr, n'est pas le cas des philosophies. Pour Hegel, par exemple, aucune thèse ne serait se concevoir sa

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  • Virginie Holtzer

    Virginie Holtzer

    01 octobre 2010 à 16:22 |
    Passionnant, captivant, éblouissant, d'une richesse inouïe... Les mots me manquent pour commenter votre article !

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  • Luce Caggini

    Luce Caggini

    29 septembre 2010 à 22:30 |
    Parce que je suis un peu , maladivement regardée de travers par le commandement de Dieu : «  ne sois ni moi, ni le mal , ni  le bien, »,je me demande pourquoi je ne suis pas juive .
    Ma devise étant marialement : être menée dans la bonne direction sans me sentir forcée à aucune loi menaçante ni d’ en haut ,ni d’ en bas .

    Ou alors , quelle est la meilleure réalité ?
    être dans un système de lois de logique, ou
    être sous la coupe d’ une religion de pragmatisme ,sans dogmes et sans autre visée que celui d’ un dieu qui me voit de loin dans un champ de navets avec ma petite volonté de rêveuse du ciel avec les inavouables oraisons d' une pêcheuse de de la terre.
    Dans un cas , comme dans l ‘autre ,ma vie est un courant de correspondances avec un point
    d’ interrogation sur le i, comme sur le vie de i.

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    • Frédéric Fauster

      Frédéric Fauster

      30 septembre 2010 à 12:42 |
      Chère Luce
      Je tente une réponse… La meilleure réalité est celle que l’on constate. Interrogez les textes sur votre réalité. Que répond le système logique ? Que répondent les textes religieux ? Pour voir le réel, il suffit de le chercher et l’interroger… Ainsi vous aurez la bonne réponse.
      Au début cela commence par une interrogation, et quand vous cherchez la réponse, le i de la vie, devient à une renversante exclamation !
      Bien à vous.

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      30 septembre 2010 à 07:28 |
      Si vous ne voulez pas vous « sentir forcée par une loi menaçante », je ne vous conseille pas de devenir juive. Tout candidat(e) à la conversion doit préalablement accepter et endosser « le joug de la Thorah »….Avant de découvrir que la Thorah, loin d’être un joug, vous plonge dans des délices herméneutiques ! Moi-même, goy très judéophile, un moment tenté par la conversion, j’y ai renoncé ; entre autres, parce que je pense d’être plus utile au Judaïsme en restant là où je suis, dans le Christianisme.
      Je vous souhaite, du fond du cœur, que vous puissiez mettre, un jour, des points sur vos « i » ; mais, vous avez le temps ! Après tout, ce n’est déjà pas si mal d’être rêveuse du ciel et pêcheuse de la terre !

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  • Frédéric Fauster

    Frédéric Fauster

    29 septembre 2010 à 20:01 |
    Non, non, cher Jean-François, pas trop aride, et instructif, merci donc.

    Pour Pascal, chers tous, j’ai cru comprendre que son pari n’est pas un calcul, car les « dés » sont déjà joués et la présence de l’infini et de 0 rend le « calcul » et tout « comptage des cartes » caduc. Ce « pari » ne peut être qu’un saut franc et aveugle hors du calcul que l’on peut faire dans un simple jeu quotidien… Enfin, c’est ainsi que je le vois…

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  • Ariel Gurevitz

    Ariel Gurevitz

    27 septembre 2010 à 22:57 |
    Je suis impressionné par votre discours sur le yetzer hara. Je doute qu’il plaise à tous, mais pour ma part vous êtes convainquant par votre approche globale. Bravo.

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  • christine mercandier

    christine mercandier

    26 septembre 2010 à 15:38 |
    Le pari de Pascal m'a toujours semblé relever plus de la démarche du calcul des probas que d'une véritable conception de la spiritualité. L'ombre du matheux semble, ironiquement, l'emporter sur l'homme en quête spirituelle.

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  • Jean-François Vincent

    Jean-François Vincent

    26 septembre 2010 à 12:04 |
    J'ai toujours eu une certaine réserve à l'égard du pari de Pascal : croire par intérêt pour le jeu (Pascal s'adressait aux libertins "flambeurs" du XVIIème siècle), c'est un peu - par un autre moyen - rejoindre la pastorale de la peur dont parle Delumeau. La foi est là aussi "intéressée", il s'agit d'éviter l'enfer.
    Mais, vous avez raison : le choix éthique vaut aussi bien pour notre rapport à Dieu que pour notre rapport à l'homme. Le memento Dei est également un memento homini; l'oubli de Dieu ou de la Thorah (pour rester dans le cadre rabbinique!), de même que l'oubli du prochain étant la source de tous les manquements.

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  • Jean-Luc Lamouché

    Jean-Luc Lamouché

    26 septembre 2010 à 08:53 |
    Votre chronique est fort intéressante et - permettez-moi de vous le dire - d'un niveau élevé, qui fait honneur à RDT.
    Elle montre bien la façon dont - à l'intérieur des fondements de la spiritualité judéo-chrétienne -, l'être humain se trouve confronté, à chaque moment (?), au choix entre le Bien et le Mal. L'argument utilisé à l'égard des athées, qui, en observant les malheurs du monde, nient l'existence de la "Providence", étant celui du "libre choix", entre le Bien et le Mal, de la part de la créature de Dieu. Le raisonnement est connu : où serait le mérite de croire si l'existence du Créateur était prouvée, certaine ? Et là, moi qui suis un "Déiste chrétien" ou un "Chrétien déiste" (je ne sais plus), je pense aussi au "Pari de Pascal" : que risquons-nous à croire si cette croyance nous amène à des comportements plus "humains", si cela nous permet d'améliorer notre aspiration à "Philia" et "Agapè" ? En somme, à "L'Amour" (la "Fraternité", diront certains).
    Enfin, en tant qu'historien, je voudrais rappeler que cette conscience humaine du Bien et du Mal est d'ailleurs bien antérieure aux religions juive et chrétienne(s) : pensons, par exemple, au Zoroastrisme, avec cet affrontement entre un "Esprit Bon" et un "Esprit Mauvais". Le choix, là encore ! Là déjà ?

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  • jocelyne

    jocelyne

    25 septembre 2010 à 19:08 |
    Texte trés intéressant. Il me fait penser au livre "Le Guide des Egarés" de Maimonide ,il semble dire que la connaissance du Bien et du Mal est une dégradation de l'état premier de l'homme, être matériel.

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      25 septembre 2010 à 19:34 |
      Chère Jocelyne,
      La manducation du fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal est à l'origine de la Chute, donc du mal dans le christianisme; et il y a, en effet, beaucoup de choses à dire sur le rapport entre la connaissance et le mal. Mais, précisément, le Judaïsme a une explication alternative : le "mal", qui n'en est pas vraiment un, résulte d'un penchant inséré par Dieu, Lui-même, dans l'homme, ce qui pose une autre série de problèmes non moins passionnants!

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  • Monika Berger

    Monika Berger

    25 septembre 2010 à 12:58 |
    Voilà des explications sur l'origine du mal fort intéressantes. Merci JFV de nous faire partager votre érudition en la matière.

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    • Jean-François Vincent

      Jean-François Vincent

      25 septembre 2010 à 16:41 |
      Mezrci, chère Monika, de votre intérêt pour un sujet qui, de prime abord, peut sembler aride!

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  • Léon-Marc LEVY

    Léon-Marc LEVY

    24 septembre 2010 à 20:26 |
    La filiation que vous soulignez entre le Es freudien et le Yetzer est saisissante à plus d'un titre. Elle est à la fois incontestable et elle a été un des "noeuds" de la thèse de "la psychanalyse, science juive" contre laquelle Freud s'est tant battu. En vain, bien sûr car le lien est, encore une fois indiscutable qui relie la kabbale et le "Über Ich".
    Votre chronique est d'une modernité formidable. C'est une démonstration que la réflexion spirituelle s'ouvre sur toutes les pistes de la pensée, de la linguistique à la philosophie. Un grand salut M. Vincent

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